Hypnotique et onirique, l’essai cinématographique d’Ingmar Bergman continue d’inspirer de nombreux artistes, 60 après sa sortie.
Il est des films qui se vivent comme des rêves. Les voir provoque les sens et les déroute, et fait surgir en nous des émotions et des pensées enfouies. Le souvenir qu’ils nous laissent est à la fois imprécis et persistant, imprégnant l’esprit d’images, de sons et de sensations qui nous échappent.
Né de la collaboration entre les comédiennes Liv Ullman et Bibi Andersson, et le réalisateur Ingmar Bergman, Persona est un de ces rêves. S’il constitue un des films les plus expérimentaux de son auteur, il est pourtant assez simple dans son intrigue : une actrice, devenue mutique par choix, se retrouve en convalescence sur une île isolée, en compagnie d’une infirmière bavarde et admirative. La complicité des deux femmes fait place à la cruauté et la jalousie, avant que le film ne brouille leurs personnalités et leurs visages.
Cette apparente sobriété est un des forces de Persona : dépouillé dans ses décors, jouant à certains moments de son récit sur des enjeux extrêmement clairs, toute en convoquant une multitude d’images sibyllines, le film offre aux spectateur·ices l'espace de projeter sur l’écran leurs rêves et leurs désirs. Si puissante est sa charge onirique, si mémorable son expérience, que le film s’est insinué dans le subconscient d’un grand nombre de cinéastes, surgissant dans de multiples œuvres.
Chez David Lynch bien sûr dont le Mulholland Drive (2001) semble hanté par le film de Bergman : de son inversion des personnalités des protagonistes, au travail sur l’illusion du spectacle et du cinéma, la parenté est évidente, sans pour autant que le geste du réalisateur américain ne soit celui d’un copiste. Persona est en effet un film trop singulier pour être imité, en tout cas avec succès. Depuis sa sortie en 1966, le film suédois agit plutôt comme un catalyseur, qui inspire et galvanise une multitude d’artistes, de Claude Chabrol (_Les Biche_s, 1968) à Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu, 2019). Le film se prête à des réinventions parfois totales, comme celle de Céline et Julie vont en bateau : le joyeux long-métrage de Jacques Rivette nous emporte de l’autre côté du miroir de Persona, là où l’amitié féminine triomphe plutôt que de mener à l’effondrement. On retrouve son ombre jusqu’à Hollywood, comme dans Poltergeist (1982), avec cette séquence où une enfant touche l’écran d’une télévision, rappelant un des plans les plus emblématiques de Bergman. Et c’est sans même parler de l’influence du film sur le cinéma expérimental.
Que le réalisateur suédois ait initialement choisi comme titre Cinématographe plutôt que Persona ne paraît pas absurde : Persona touche à quelque d’essentiel du septième art, d’à la fois primal et profondément spirituel.

