Il y a encore quelques mois, personne ne connaissait Emmanuel Macchia et Valentin Campagne. Un double prix d'interprétation masculine remporté au dernier Festival de Cannes plus tard, leurs noms sont désormais sur toutes les lèvres. Rencontre avec le grand taiseux sensible et le blondinet volubile qui partagent l'affiche du très attendu Coward de Lukas Dhont.
Vous avez reçu le prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes cette année. J'imagine que ça a dû être un moment d'émotion très intense pour vous et probablement un grand chamboulement dans vos vies. Comment ça va depuis mai dernier ?
Valentin Campagne : Ça va bien. (rires)
Comment avez-vous traversé ces derniers mois ?
Emmanuel Macchia : On les a traversés. C'est une espèce de voyage. Hyper éprouvant, hyper intense. Tu deviens quelqu'un, c'est trop bizarre. Ça change le rapport avec les gens. Tu te fais beaucoup arrêter. Enfin, ça dépend des moments. Avec les amis aussi, parfois ça change. C'est ça qui est bizarre.
Le film tient beaucoup sur votre alchimie à tous les deux à l'écran. On voit votre relation évoluer au fil du récit. Avez-vous dû faire beaucoup d'essais, de répétitions, pour créer cette complicité ?
VC : On a eu qu'un seul casting ensemble. Et c'est au même moment où j'ai rencontré Lukas Dhont. Emmanuel était déjà pris. Et après, on ne s'est plus revus pendant 2-3 mois.
EM : C'était très perturbant ce moment, d'ailleurs. Après, on s'est revus au moment de la préparation avant le film.
VC : Lukas n'a eu besoin que d'une rencontre pour savoir. Et il voulait que tout le travail se fasse après.
Emmanuel, c'est ta première expérience en tant qu'acteur au cinéma. Comment devient-on un soldat de la Première Guerre mondiale ? J'imagine que c'est assez loin de ta réalité quotidienne ?
EM : Éloigné et en même temps pas tellement. Parce qu'il y a des jeunes qui vivent ça actuellement. Je ne me suis pas trop posé la question de jouer un soldat, j'ai juste joué un jeune qui était envoyé dans quelque chose de beaucoup plus grand que lui, qu'il ne comprenait pas. Et qui recevait ses ordres d'en haut, qui n'avait pas vraiment son mot à dire. Mais on a eu de la préparation quand même, on s'est énormément documenté sur l'époque. Mais on a plus essayé de le faire en tant que jeune et pas en tant que soldat.
VC : Et ce qui se passe dans le film, c'est ce qui se passait dans la vraie vie.
EM : Tu veux dire quoi par là ?
VC : Je veux dire que tu n'avais jamais joué et que tu as été lancé dans cette aventure. Et dans le film, c'est pareil : Pierre ne connaît pas la vie et il est lancé dans cette guerre. Donc il y avait un truc qui était tellement similaire.
Lukas Dhont fait beaucoup de gros plans, il essaie vraiment de capter l'émotion sur les visages. Sa caméra est très mobile, elle tourne en permanence autour de vous. Comment ça influence votre jeu ? C'est intimidant d'avoir une caméra qui se balade partout ? Ou, au contraire, plutôt libérateur ?
EM : Pour moi, au début, c'était quand même un peu intimidant. Parce que c'est une grosse caméra. C'est Frank van den Eeden (le chef opérateur, ndlr) avec tout son équipement, avec ses assistants, celui qui fait le focus, le son. C'est assez impressionnant.
VC : Mais tu l'oublies très vite. Parce qu'il est trop fort. Il y a une sorte de relation qui se crée, où on ne parle pas beaucoup, mais si on a besoin de lui, il est là. Donc, tu l'oublies.
Il donne peu d'indications ?
VC : Quand il faut, il faut. Mais sinon, il ne va pas te parler pour ne rien dire. C'est vraiment straight to the point. Et moi, j'ai adoré ça. Il est toujours au steadicam, tout le temps. Il n'y a pas une seule scène où il est posé. Jamais, jamais. Donc tu es tout le temps en mouvement et lui, il devient la caméra. C'est assez troublant. Comme dit Emmanuel, au début, tu sens que tu es filmé mais, comme Lukas travaille sur une espèce d'hypnose, qu'il fait énormément de prises, tu te prends au jeu et tu l'oublies. C'est assez fou.
Coward est un film très physique. Emmanuel, tu incarnes un soldat, tu as beaucoup de scènes où tu vas dans la boue, dans les tranchées, tu portes des corps. Valentin, tu chantes, tu danses, tu joues du théâtre. Comment avez-vous travaillé le côté physique et corporel de vos performances ?
VC : De mon côté, j'ai eu trois mois de préparation avant le film. Des cours de chant à Paris, avec Lucile Chriqui, qui avant de s'occuper de moi s'occupait de Selena Gomez pour Emilia Perez ! Et en Belgique, des cours de danse avec une chorégraphe qui s'appelle Nora Monsecour (la danseuse qui a inspiré le personnage principal de Girl, premier film de Lukas Dhont, ndlr). Et comme Francis est toujours entouré de sa bande dans le film, on était tout le temps ensemble tous les neuf, de 10h à 18h, à répéter des shows. Elle nous entraînait comme des soldats, pour qu'on devienne une vraie troupe. C'était hyper physique !
EM : J'ai eu une préparation militaire. Pendant deux jours, un service militaire, comme à l'époque, dirigé par deux militaires spécialisés sur la Première Guerre mondiale. On a eu des cours d'histoire, on a vu comment ça se passait sur le champ de bataille, pour récupérer des cadavres, pour réparer les barbelés. Et j'ai aussi eu des cours de danse et de chant. Mais sans jamais oublier que Pierre, c'est un fermier. Ce n'est pas un danseur. Toujours plus brouillon, moins précis. Dans la scène de « Froufrou », par exemple, Lukas m'a juste dit : « Documente-toi sur Charlie Chaplin. » Et j'ai improvisé sur le moment. Je n'ai pas vraiment eu droit à une préparation avant. Je pense que ça rajoute un truc au personnage. De non-préparé, de plus... instinctif.
Est-ce qu'il y a eu d'autres films que Lukas vous a partagé comme des possibles influences ou des inspirations ?
VC : Il nous a montré un film, surtout pour Emmanuel.
EM : C'était The Rider, de Chloé Zhao. Parce que le personnage principal n'est pas un acteur. À la base, c'est vraiment un cow-boy, je crois. Après, j'ai regardé d'autres documentaires et d'autres films. J'ai regardé They Shall Not Grow Old (Peter Jackson, 2018, ndlr), un documentaire Warner Bros. Il reprend des images d'époque qui ont été colorisées et remasterisées. C'est hyper violent. Ou_ Path of Glory_, de Stanley Kubrick. La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937, ndlr), aussi.
VC : Il y avait La Vie d'Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013, ndlr), aussi, quand même. C'est quand même ça : c'est un film sur une histoire d'amour.
Justement, il y a plusieurs scènes d'intimité dans le film. Avez-vous travaillé ça avec une coordinatrice d'intimité ?
VC : Un coordinateur d'intimité.
C'est rare !
VC : Hyper rare ! Et en fait, il te fait travailler une scène intime comme une danse. Il te fait répéter la scène et on voit : « Ça c'est ok, ça c'est pas ok. »
EM : C'était aussi une discussion en amont du tournage. Tous les trois, avec Lukas. Pour vraiment comprendre déjà : c'est quoi l'idée de la scène ? C'est pas non plus bourrin. C'est vraiment... tu vois rien, mais tu comprends en même temps.
VC : Elle est trop belle, cette scène. Il nous montrait aussi comment il voulait la filmer. Vraiment précisément, avec des images d'inspiration. Il y avait notamment des images de Queer (Luca Guadagnino, 2024, ndlr).
EM : Et un autre film avec Paul Mescal... The History of Sound (Oliver Hermanus, 2026, ndlr)
Emmanuel, à un moment, Pierre, ton personnage, dit ceci : « J'y arrive plus. On chante pour des cadavres. On est que de la distraction. » Que pensez-vous du rôle que peuvent jouer l'art, le cinéma dans une période troublée, entre le changement climatique, les violences policières, la fascisation de nos gouvernements ?
VC : Pour moi, Francis, c'est vraiment l'incarnation de l'art pendant des périodes comme on connaît maintenant. Et, bien sûr, pour moi, c'est ça qui va nous sauver. D'ailleurs, ils le savent. Je parle des partis d'extrême-droite, c'est pour ça qu'ils veulent nous enlever l'art. C'est ce qui permet aux gens de sortir d'eux-mêmes, de découvrir d'autres consciences, de s'éveiller à d'autres choses, à d'autres environs. Pour moi, l'art, c'est ce qui sauve l'humanité.
EM : À un moment, Francis dit : « Ils veulent du patriotisme ? Et bien ils en auront. » L'art est aussi utilisé comme moyen de propagande.
VC : « D'abord il brûle les livres et après il brûle les hommes. » Je ne sais plus qui a dit ça, mais quand on se demande si l'art a une place aujourd'hui : plus que jamais. J'espère que les gens comprendront le message derrière ce film. Pourquoi est-ce que Lukas a voulu filmer ça ? Pour montrer que, même pendant des périodes aussi sombres que celle qu'on connaît –parce que c'est quand même terrible –, l'amour existe encore et c'est encore possible. Et on peut créer de belles choses, même dans des périodes sombres comme celle-ci.

