Que symbolisaient les Paiva, cette famille de la haute bourgeoisie qu’a fréquentée le réalisateur Walter Salles (Sur la route, Carnets de voyage) dans sa prime jeunesse ? Aux yeux du cinéaste, leur foyer empli de vie et d’insouciance cristallisait un idéal, une promesse de liberté et d’inclusivité presque inespérée, à rebours de la dictature militaire qui sévissait avec rage dans le Brésil des années 70.
Avec une caméra 35mm qui évoque invariablement le passé, Salles s’attache à restituer la vibrante existence de cette famille guidée par un amour mutuel sans borne et de hautes aspirations d’indépendance. Il y a d’abord le père, Ruben, sénateur à l’aura solaire, puis sa femme Eunice, mère au foyer digne et tendre, ainsi que leurs cinq enfants, dont Veroca, apprentie cinéaste dont les images en Super 8 jalonnent le montage comme autant d’instantanés de liberté.
Autour d’eux, la dictature gronde. Un hélicoptère survole la mer azurée, des convois militaires patrouillent le long de la plage et il suffit d’un contrôle sur l’autoroute pour qu’éclate la brutalité de la police. Mais le pire est à venir. Le régime oppressif finira par entrer dans le foyer, pour emporter le père, plongeant littéralement la somptueuse villa dans l’obscurité. Lors de ce basculement, la caméra, auparavant si volatile, s’arrête, le rythme se distend, comme si le temps lui-même s’interrompait, pétrifié dans l’attente du pire. Le film devient alors le témoignage glaçant de l’intrusion de la dictature au sein de la sphère intime.
Par la suite, Je suis toujours là s’attarde sur l’éprouvante lutte d’Eunice pour retrouver son mari. Si la reconstitution minutieuse des faits entrave parfois l’émotion, le film compose néanmoins un beau portrait de femme, soutenu par l’interprétation pudique et déterminée de Fernanda Torres. Sous la caméra de Salles, le regard désenchanté de l’actrice symbolise bientôt la quête nostalgique de tout un pays : la recherche d’une insouciance à jamais perdue.