Quelle a été la première étincelle du projet ?
Je pense que la première étape a été de me replonger dans mon enfance. Ce sont ces expériences de souvenirs fragmentés qui ont donné naissance à ce film. En repensant aux années que j’ai passé là-bas, à mon enfance, je me suis toujours posé des questions. Et avec ce film, j’ai trouvé un moyen d’enfin les formuler. Pour moi, il était important de trouver un moyen de transmettre ces questions, de les poser d’une manière qui touche.
Est-ce que notre silence face à l’injustice nous incrimine ? Où mettre le curseur entre éthique et non-éthique ? Voler est-il toujours immoral ? Pensez-vous que l’enfant que vous étiez se serait reconnu dans les personnages de Lamia et Saeed ?
Je pense que oui. Je crois qu’en tant que réalisateur, on essaie de mettre un peu de soi-même dans chaque personnage, donc il y a forcément des choses qui me rappellent moi-même. J’avais un professeur, un mentor, qui disait : “On fait des films parce qu’on veut suivre une thérapie.” Et je pense que faire ce film, c’était en quelque sorte ma thérapie d’enfance.
La plupart des acteurs qui apparaissent à l'écran sont des amateurs, qui jouaient devant une caméra pour la première fois. Pourquoi avoir fait ce choix ?
C'est mon premier long-métrage, donc je n'ai pas vraiment de point de comparaison, mais j'ai su très tôt que je voulais travailler avec des acteurs non-professionnels. D’abord, qu'est-ce que ça veut dire, un acteur professionnel pour un enfant de neuf ans ? (rires) J’ai beaucoup été inspiré par le néo-réalisme italien. Je trouve que les performances d’acteurs non-professionnels ont un impact différent sur toi, que tout ce qu'ils t'apportent semble plus brut, plus honnête. Ça pénètre votre âme de manière plus intense. Et j’aime vraiment quand je découvre un visage pour la première fois. En tant que spectateur, ça vous invite à les découvrir, à les explorer. C’est une invitation ! J’ai l’impression que les acteurs non-professionnels vous offrent un regard neuf sur le monde, sur le personnage et sur l’âme humaine. Et j’ai senti que ce film avait besoin de ça.
Comment est-ce que cela a influencé le tournage du film ?
Aucun des acteurs n’avait le scénario complet, ils n’ont reçu que leur propre scène. Et je pense que ce fut mieux ainsi ! Parce qu’ils sont des inconnus les uns pour les autres, ils ne savent pas ce qui leur est arrivé avant, ils ne savent pas ce qui va leur arriver ensuite. D’une certaine manière, c’est comme s’ils se rencontraient pour la première fois.
L’atmosphère sonore joue un rôle important tout au long du film. Comment avez-vous composé cette ambiance ?
D’une certaine manière, toute l’ambiance sonore est gravée directement dans ma mémoire. On a utilisé beaucoup d'enregistrements de l’époque, pour combiner réalité et fiction. Beaucoup de sons datent réellement de cette époque comme par exemple les chants d’oiseaux qui correspondent même à l’heure de la journée, ou certaines explosions qui sont des vraies explosions enregistrées quand les Américains ont bombardé Bagdad. Avec les feux d’artifice, on dirait un vacarme. Même les moments de fête, les choses qui rendent les gens heureux, sont comme des rappels de la guerre.
En 2009, Son of Babylon de Mohamed Al Daradji racontait l’Irak au lendemain de la chute de Saddam Hussein à travers l’histoire d’une grand-mère et de son petit-fils. Pourquoi ces personnages de l’enfant et de la grand-mère reviennent dans votre film ?
Je ne sais pas. Sûrement car moi-même j’ai grandi avec ma grand-mère. (silence) Les gens de cette région ont beaucoup été punis par le régime. Pour moi, je pense que c’était une façon de laisser un vide pour que le spectateur puisse imaginer ce qui était arrivé aux parents de Lamia. Je voulais peut-être que le public ressente ce vide. Je ne sais pas, honnêtement. C'est intéressant. C'est la première fois que quelqu'un me pose cette question.
L’année dernière, avec Kameran Hosni, vous étiez les deux premiers cinéastes irakiens à être sélectionnés au Festival de Cannes, et vous avez été le premier à recevoir un prix. Êtes-vous optimiste quant à l'avenir du cinéma irakien ?
De merveilleux artistes sont en train d’émerger, synonymes de merveilleux films et de merveilleuses histoires, mais je doute encore du soutien dont ils bénéficieront, car nous avons besoin de beaucoup de soutien pour permettre à ces artistes de raconter leurs propres histoires, de réaliser leurs propres films et d’avoir leur propre voix. Je suis prudemment optimiste.
Comment le film a-t-il été accueilli en Irak ?
Il a été vraiment très bien accueilli. Pour l’instant, nous n’avons fait qu’une sortie limitée pour la sélection aux Oscars, mais nous prévoyons une sortie à grande échelle le 27 mai. Mais jusqu’à présent, les réactions ont été incroyablement chaleureuses et incroyablement positives. C’est la première fois que les Irakiens se voient à l’écran. C'est la première fois que cette période est représentée à l'écran au cinéma. Ils entendent des gens parler la même langue, de la même manière qu'ils parlent. Le film a été tourné dans les mêmes lieux que ceux qu'ils traversent tous les jours. Il a un véritable impact émotionnel sur eux.
Les sanctions internationales ont eu des conséquences dramatiques pour la population civile irakienne. Que pensez-vous personnellement du fait que le film ait rencontré un tel succès dans des pays qui portent une grande part de responsabilité dans ces sanctions ?
Très bonne question. J’en veux aux politiciens et aux instances qui auraient dû se soucier davantage de ce que cela faisait subir aux Irakiens. En tête de cette liste, il y a l’ONU, puis les États-Unis et tous les pays qui ont soutenu cette mesure. Car ces sanctions ont touché les enfants, les gens ordinaires. Elles n’ont pas touché Saddam et sa famille. Et je pense que le film, si tant est qu’il ait un but, c’est d’alerter l’opinion publique sur la brutalité des sanctions et sur les dégâts qu’elles peuvent causer. Et j’espère que, la prochaine fois qu’ils entendront parler de sanctions, ils comprendront qu’aucun politicien ne sera touché, et que les seules personnes qui le seront, ce sont les gens ordinaires qui n’ont rien à voir avec ce jeu.
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Et dans le contexte d'incertitude actuel, pensez-vous que votre film revêt d'autant plus d'importance ?**
Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. J'espère qu'il prendra de l'importance parce qu'il met en lumière un aspect intéressant de la nature humaine. Et je pense aussi que les gens ont besoin de prendre conscience de l’impact des politiques menées par leur pays, et si c’est grâce à ce film, tant mieux.
