Avec Le Corset, le réalisateur Louis Clichy signe un premier long-métrage en solo personnel et visuellement splendide, inspiré de son enfance dans la France rurale des années 1980. Au dernier Festival de Cannes, où le film était présenté à Un Certain Regard, nous avons pu le rencontrer pour échanger sur son processus créatif.
Le film mélange des éléments hétéroclites : un corset, l’agriculture, la musique sacrée. Quelle a été l'impulsion de départ ?
Tout part de mon expérience personnelle. Je portais un corset quand j'étais adolescent et, déjà, à l'époque, je me disais qu'il y avait là quelque chose à raconter. Comment est-ce qu'un adolescent vivait avec cette cage d'acier sur le corps ? Il y avait une métaphore sur le corps qui change, qui grandit, qui est inconfortable. Et je voulais aussi parler d'agriculture. Mes parents étaient agriculteurs quand j'avais dix ans, avant de changer de voie. J'en avais des souvenirs très clairs.
Vous avez déjà une longue carrière dans l'animation, mais c'est votre premier film animé en 2D, de manière traditionnelle, à l'encre de Chine et à l'aquarelle. Pourquoi ce choix ?
La première raison est qu'animer en 2D est très facile. La 3D, c'est un procédé très compliqué pour lequel je n'ai pas toutes les connaissances. Je peux animer, mais tout l'aspect technique, les rigs, les marionnettes, l'éclairage... Je connais, mais je ne peux pas faire tout seul. La 2D, en revanche, je peux m'en sortir seul, ou presque. Je suis plus sûr de moi. Ça me parait aussi plus spontané, plus joyeux. Et une raison non négligeable : la 2D est une technique moins coûteuse. Je voulais faire un film à petit budget pour garder plus de contrôle créatif, et ne pas avoir à répondre à une armée de producteurs. J'ai été 100% libre de faire ce film comme je le souhaitais. C'est un gros avantage (rire).
Quel genre d'enfant étiez-vous ?
J'ai cette image de moi très jeune, à la ferme, comme d'un enfant qui ne sortait pas beaucoup. J'étais le plus souvent dans ma chambre à écouter de la musique et à faire des LEGO. Et à dessiner, beaucoup. Et étonnamment je me retrouve à raconter l'histoire d'un garçon qui est plus connecté à la nature que je ne l'étais. Il faut dire que quand je me suis retrouvé à porter ce corset, j'ai eu la réaction qu'ont beaucoup de gens : je me suis renfermé sur moi-même. Je ne voulais plus interagir avec les autres, quand bien même les gens de mon âge n'en avaient pas grand chose à faire.
Pouvez-vous nous parler du personnage du père ? Son évolution au fil du film nous montre que c'est un homme bon, aimant, mais son travail l'aliène de sa famille et de son fils.
Je me souviens de mon père et de mes oncles à la campagne, à cette époque, et je dirai qu'ils n'étaient pas très impliqués dans l'éducation des enfants. Je ne sais pas s'ils n'avaient pas envie ou si c'était simplement culturel, mais c'était comme ça. Ce qui était important pour moi était de montrer la difficulté à dire les choses. Le père ne parle jamais de ses sentiments, il n'est pas dans l'introspection. Et ça a des conséquences sur la ferme et sur Christophe, qui souffre d'un manque d'amour de son père. Son amour s'exprime autrement. Par exemple, le fait qu'il offre un super piano à son fils pour son anniversaire nous montre qu'il ne sait pas comment montrer son amour autrement, en disant simplement à son fils qu'il l'aime. C'est vraiment ce genre de personnages aux sentiments empêchés que j'avais envie de mettre en scène.
Êtes-vous père vous-même ?
Le personnage du père provient de sources d'inspiration multiples, mais c'est vrai que l'idée du film m'est venue en devenant père moi-même. Je me disais qu'il fallait vraiment m'investir dans cette relation. Je me suis d'ailleurs tellement investi que mon fils fait la voix du personnage principal (rires). Ça n'était pas prévu à la base. Je l'enregistrais pour faire des tests et je l'ai trouvé très bon. Même si, évidemment, c'est délicat de dire que son propre enfant est très doué. J'ai donc demandé confirmation auprès d'autres personnes, qui ne savaient pas qu'elles écoutaient mon fils. J'ai finalement proposé à mon fils le rôle et c'était une expérience géniale. Je ne sais pas comment il vivra plus tard d'avoir incarné son propre père lorsqu'il était enfant. On verra. Peut-être qu'il aura besoin d'une thérapie (rires).
Le film est très ancré dans le monde agricole, on sent que vous le connaissez bien. Mais il y a aussi une vraie dimension poétique, presque fantastique, directement induite par le handicap du personnage de Christophe. C'était important pour vous de faire de sa différence une force ?
Pour moi c'est une question de point de vue. J'aime l'idée que ce garçon soit tordu dans un monde droit. Mais au bout d'un moment, c'est lui qui devient droit quand le monde, lui, est tordu. J'aime cette idée. D'une certaine façon, ça dépend d'où vous placez votre caméra. Et, bien sûr, j'aime qu'on sache pas vraiment déterminer si ces scènes oniriques sont réelles ou non. Pendant la phase d'écritures, certaines personnes n'étaient pas complètement sûres de cette idée et pensaient qu'on pouvait raconter la même histoire sans ce « pouvoir ». Pour moi c'était hors de question de faire le film sans. C'est un film très naturaliste mais en même temps, il y a cette étrangeté. Ça me plaît beaucoup, ce décalage. Ça n'est pas dans notre culture en Europe, mais en Asie, dans les films de Miyazaki par exemple, tout se mélange.
Quels films d'animation vous inspirent ?
Je suis plus inspiré par les films live. Deux réalisateurs en particulier, qui sont très opposés. D'un côté, Michael Haneke. Pas tous ses films, mais sa façon de travailler, son rapport à la musique est très fort. Il n' y a pas de bande originale, il construit des émotions, une histoire, uniquement avec la musique diégétique. Et de l'autre, Nanni Moretti. Chaque fois que je fais une scène de voiture, je pense à Nanni Moretti et ses personnages qui chantent au volant. Il y a presque une telle scène dans Le Corset, avec la chanson de Stéphanie de Monaco.
Justement, pouvez-vous revenir sur le rôle de la musique dans le film et plus spécifiquement de la musique sacrée ?
À la base, il n'était pas question de musique sacrée. Au début, Christophe devait jouer du piano. Mais l'instrument ne me semblait pas intéressant. J'adore le piano, mais ça me semblait trop évident pour la B.O., c'est un instrument trop citadin, trop bourgeois. Puis j'ai pensé à l'orgue, que je ne connaissais pas du tout. Mais si on y pense, c'est un instrument qui est présent dans tous les villages de France. Il est plus universel d'une certaine manière. J'ai donc pensé la bande originale en fonction de l'orgue, et c'est un instrument compliqué pour susciter l'émotion. C'est pour ça que je lui ai adjoint un chœur. Et donc le film s'est déplacé vers quelque chose qui n'est pas, je dirai, religieux, mais liturgique. Et dans la musique, l'orgue est présent mais couvert par les voix du chœur. J'avais besoin de ces deux éléments pour créer l'émotion.

