Interview

Rencontre avec Tawfik Sabouni, réalisateur de The Other Side of the Sun

Arthur Bouet

Avec The Other Side of the Sun, son premier long-métrage, le cinéaste belgo-syrien Tawfik Sabouni est revenu, accompagné de quatre autres survivants, sur les lieux de leur détention durant le régime de Bachar Al-Assad. Un documentaire intime et formellement inventif, qui chemine de l'obscurité vers la lumière. Nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec lui durant le Film Fest Gent, quelques jours avant la sortie du film en Belgique.

Au début du film, vous dites que, lorsque vous avez été incarcéré, vous auriez aimé avoir une caméra en prison. Aviez-vous déjà le désir de faire un film à ce moment-là ? Ou alors, est-ce qu'au contraire, quand on est dans une situation dans laquelle notre vie est menacée, on n'a pas du tout l'espace pour penser à autre chose que de survivre ?

Non, je n'avais pas vraiment l'idée d'avoir une caméra pour faire un film. Je voulais avoir une caméra pour filmer ce qui se passe dans la prison. Parce que quand les manifestations et la révolution ont commencé en Syrie, moi, j'ai pris ma caméra, j'ai pris mon téléphone et j'ai commencé à filmer. Je mettais tout sur YouTube. Donc quand je parlais d'avoir une caméra, c'était simplement pour pouvoir filmer et sortir ces images de la prison.

Avez-vous longtemps hésité à faire le film de cette façon ? Revenir sur les lieux de votre enfermement devait certainement être angoissant et douloureux.

J'ai vraiment commencé le travail sur ce film en 2022. À cette époque, le film était censé être tourné studio et on devait y construire la prison de Saidnaya. À partir de ma mémoire, de ce dont je me souvenais de cette prison avec les autres survivants. Partir de notre imagination pour construire un lieu dans lequel on a vécu, mais que l'on n'a pas vraiment vu. C'était ça l'idée du film. On était censé tourner à Liège et, pendant la préparation du tournage, du décor, il y a eu la chute de régime de Bachar Al-Assad. Les maquettes qu'on voit au début du film, c'est les maquettes qu'on a construites pour le studio. Mais après la chute du régime, là, je me suis dit que ça ne servait plus à rien. Je voulais faire un décor en studio parce que je n'avais pas accès à cette prison. Mais, maintenant, ça n'était plus pareil. C'est là qu'on a pris la décision avec Julie Frères, la productrice, de retourner et filmer dans la vraie prison de Saidnaya.

Avez-vous d'abord envisagé d'y retourner seul ? Ou avez-vous tout de suite eu envie de trouver d'autres survivants pour vous accompagner ?

Je pense que j'ai commencé le film en ayant l'idée que je voulais d'autres survivants avec moi. Parce que j'avais toujours, et j'ai toujours, les sensations que chaque histoire complète l'autre. C'est vraiment comme un puzzle où on va se compléter les uns les autres. Parce que quand on sort de la prison, on n'a pas tous les souvenirs en tête. On oublie, on essaie de se protéger alors on tente de nier nos souvenirs. Quand on est en groupe, les souvenirs sortent parce qu'on est plus à l'aise. On sent quand on parle qu'il y a quelqu'un d'autre qui comprend la douleur. C'est plus facile de raconter avec un groupe que de raconter l'histoire tout seul.

Et comment avez-vous trouvé ces survivants ?

En fait, les survivants qu'on voit dans le film maintenant ne sont pas les mêmes que j'avais à l'origine, quand on voulait construire le décor. Parce qu'avant la chute du régime, il y avait d'autres personnes que j'avais choisies qui vivaient en Europe. Mais après le départ de Bachar Al-Assad, ils ne pouvaient pas retourner en Syrie. Sinon, ils auraient perdu leur statut de réfugiés, ici en Europe. C'est pour ça que lorsque j'ai décidé de tourner en Syrie, j'ai fait un autre casting. J'ai rencontré environ vingt-cinq anciens détenus de la prison de Saidnaya, et puis j'ai choisi les quatre qu'on voit dans le film.

Est-ce que ça a été facile de les amener à faire ce film, de les convaincre ? J'imagine que ça pouvait aussi être une expérience qui leur faisait peur, de se replonger dans ses souvenirs.

Ils voulaient faire le film. Dès qu'ils ont vu l'annonce, ils ont voulu le faire. Et moi, je sais pourquoi. Parce que j'ai la même expérience qu'eux. Ils l'ont fait pour parler. Ils l'ont fait pour ne pas oublier. Ils l'ont fait pour leurs amis qui sont disparus dans la prison. Et ça, c'était très important pour eux. Du coup, non, ça n'était pas difficile de les convaincre. Ils étaient là, très ouverts à parler et à partager leur histoire.

Comment vous êtes-vous préparés pour le tournage ? Vous retrouver dans la prison, vous et les gens qui vous accompagnent, devait être émotionnellement très intense. On vous imagine mal demander à refaire une prise.

Chaque scène était écrite, préparée avec mon chef opérateur Sameer Orabi. On avait deux caméras, parce qu'effectivement je savais que des scènes pareilles, je ne pouvais pas les répéter, je ne pouvais pas demander de les refaire. Alors, c'était une surprise pour nous. Et même si c'était raté à mes yeux, ça se retrouve aussi dans le film, ça fait partie du film. C'est la réalité et la spontanéité du film. On n'a pas vraiment raté beaucoup de choses, je pense. Parce que Sameer était très à l'écoute, on se préparait bien avant chaque scène. Et on essayait aussi d'avoir un cadre qui puisse couvrir tout.

On sent bien dans le film tout votre amour du cinéma et même comment cela intervient dans la survie, dans la prison. Il y a une scène magnifique, lorsque l'un des anciens détenus se souvient comment un autre lui racontait l'histoire du Titanic, en entier, de manière très précise.

J'adore le cinéma depuis que je suis petit. Ma mère criait toujours parce que j'étais tout le temps devant les films. Elle me disait qu'il fallait étudier. Alors, dans la prison j'ai voulu partager cet amour du cinéma avec les prisonniers autour de moi. J'ai raconté des films, mais pas que. Il y avait aussi de la poésie, des histoires, des romans. Et parmi tout ça, il y avait aussi les films. Je racontais des films arabes ou des films américains, des films de Stanley Kubrick, et tout ça dans la cellule. Et j'ai été étonné de découvrir que pendant que je parlais, il y avait une autre personne qui, en même temps, faisait pareil dans une autre cellule. Qui faisait pareil. C'est incroyable. Mais moi, j'ai eu la chance de sortir et lui, il est mort dans cette prison. Et quand Mahmoud m'a raconté l'histoire, j'ai senti un truc, j'avais des frissons. Parce que je me suis dis, peut-être que c'était lui qui qui aurait pu sortir et faire ce film. Pas moi. C'est quelqu'un aussi qui aimait le cinéma, comme moi. Ça dit bien aussi le pouvoir de la fiction et de l'imaginaire pendant des moments aussi terribles.

Ce sont des choses qui aident à tenir ?

Je pense. En tout cas, c'est ce qui m'a guidé pour faire ce film. Je ne voulais pas faire un film sur la souffrance dans la prison de Saidnaya. Je voulais faire un film sur la résistance, l'amour et l'imagination. Et comment on peut survivre avec ça. Ces trois mots ont guidé tous les choix artistiques que j'ai pris pendant l'écriture, le tournage et le montage.

Justement, je voulais vous parler de l'animation dans le film. C'est très surprenant parce que ça vient contraster avec le côté immersif des scènes tournées dans la prison. Pourquoi avoir eu recours à l'animation ?

Je voulais donner accès aux spectateurs à mes souvenirs. À l'époque, je ne savais pas encore comment le faire. Au début, j'avais l'idée de faire des dessins animés qui apparaîtraient dans le film, quelques scènes. Mais ça ne marchait pas, ce n'était pas vraiment ce que je voulais. Et puis j'ai eu l'idée du mannequin. J'étais influencé par L'Image manquante de Rithy Panh (film franco-cambodgien de 2013, ndlr). Parce que lui, il fait tout son film avec des petites figurines. J'ai donc eu l'idée de faire un vrai mannequin, qui ressemble vraiment à l'image que je voulais filmer quand j'étais dans la prison. Et donner cette image aux spectateurs, qu'ils voient vraiment. J'ai conçu le mannequin avec Laurent Stéppé, un marionnettiste, on a essayé de travailler les détails. Je lui racontais, je lui donnais des références pour arriver à ce résultat.

Pouvez-vous me parler des superpositions d'images qui ponctuent le film ? Lors d'une scène où vous êtes tous les cinq allongés par terre, des images de l'extérieur de la prison défilent sur vos visages.

Je voulais montrer la force de l'imagination. Plutôt que de raconter qu'on imaginait quelque chose, je voulais montrer que l'imagination, c'était vraiment une image complète. Quand on ferme les yeux, on est vraiment à l'extérieur. On voyage, on vole vers l'extérieur. La projection de ces images de l'extérieur, pour moi, c'est raconter la force de l'imagination, résister dans la prison.

Comment les quatre survivants qui vous accompagnent ont-ils reçu le film ?

La première fois, c'était à la Berlinale. Ils ont découvert le film, c'était émotionnellement très intense. Moi, j'ai travaillé sur le film pendant des années, je suis resté sur le montage plus de six mois, j'avais l'habitude de voir ces images. Eux, ça n'est pas la même chose. À Berlin, j'étais entouré d'eux : il y en avait deux à ma droite et deux à ma gauche. Et je les entendais pleurer tout le long. Je me demandais ce que je pouvais faire ! Je leur ai dit : « Est-ce que vous voulez qu'on sorte ? » Ils m'ont répondu : « Non, on veut continuer, on veut voir le film. » Parce que c'est des scènes et des souvenirs tellement sensibles pour eux. En se voyant à l'écran, en entendant ce qu'ils sont en train de raconter, ils deviennent des spectateurs, touchés par eux-mêmes. Et ça, c'était pour moi une réussite du film. Quand la personne qui a joué dans le film se voit et est touchée par ce qui est sur l'écran, alors qu'il connaît son histoire. La première question que j'ai posée après la projection était : « Est-ce que je vous ai trahi ? Est-ce que vous avez senti qu'il y a quelque chose qui n'est pas vous ? Ou qui n'est pas ça ? » Et ils m'ont dit : « Non. Tu es arrivé à dire ce qu'on avait vraiment envie de dire. »

Ça a dû être un soulagement pour vous. C'était une grosse responsabilité.
Carrément. Parce qu'ils donnent des choses très intimes dans le film et très sensibles.

Avez-vous eu l'opportunité de montrer le film en Syrie ?

Pas encore. Maintenant, le film représente la Syrie aux Oscars. Du coup, bien sûr que je voudrais le montrer là-bas. Là, on est en pleine préparation pour voir comment faire. Le problème aussi, c'est qu'en Syrie aujourd'hui, la plupart des cinémas sont détruits ou fermés après quatorze ans de guerre. On essaie de voir comment on va le montrer. Mais ça va être très bientôt. Et j'ai hâte.

Êtes-vous en contact avec les gens qui font du cinéma en Syrie ? Savez-vous si l'industrie du cinéma se relève après la guerre et la chute du régime ?

Je pense. Il y a une génération, maintenant, des personnes qui font du cinéma, des réalisateurs et réalisatrices, qui, comme moi, sont partis à l'étranger, qui ont étudié et qui ont appris à faire du cinéma. On peut le voir chaque année, il y a toujours un film syrien ou deux qui sont présentés dans les festivals internationaux. Et ça, avant la révolution, on ne la voyait pas. C'est tout récent. C'est pour ça, je pense qu'il y a maintenant une génération de cinéastes qui sont en train de faire quelque chose, qu'on a beaucoup d'histoires à raconter. Et ces histoires, comme elles viennent d'un endroit très personnel et intime, je pense, vont toucher le monde. Tout ça va créer, peut-être, j'espère, un vrai cinéma syrien.

Arthur Bouet

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