Réalisatrice néerlandaise ayant grandi entre New York et Amsterdam, Muriel d'Ansembourg s'est fait connaître par une série de courts métrages, Good Night et Fuck-A-Fan en particulier, qui ont fait le circuit des festivals internationaux. Truly Naked, son premier long métrage, est une proposition audacieuse, puisque la cinéaste y décline une romance adolescente sur arrière-plan d'industrie pornographique. A savoir le business familial sordide dans lequel évolue Alec, un ado anglais introverti filmant les ébats de son père hardeur, et que sa rencontre avec Nina, une jeune fille aussi mystérieuse qu'indépendante, va éveiller à la sensualité et au sentiment au prix d'un profond bouleversement intime. La réalisatrice nous en parlait lors de la Berlinale, où son film était présenté dans la section Perspectives.
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Comment avez-vous eu l'idée de Truly Naked ?**
Mes courts métrages à l'école de cinéma – Muriel d'Ansembourg est diplômée de la London Film School, NDLR – parlaient tous d'ados ou de pré-ados et de leurs premières expériences sexuelles. En me penchant sur ces ados, j'ai réalisé qu'une grande différence entre ma génération et la leur tenait au fait qu'une bonne partie de leur éducation sexuelle passait par Internet, et donc aussi par la pornographie. Si l'on encode les termes "sex" ou "porn", on va essentiellement tomber sur du porno plutôt hardcore. Et je me suis dit : "waouw, si vous n'avez pas encore embrassé quelqu'un et que vous tapez "sex" ou "kiss" pour voir à quoi ça ressemble, ce sera la première image que vous verrez, des débuts hard pour le moins." C'est resté dans un coin de mon esprit. Ensuite, mes films découlent souvent d'une image, comme un rêve éveillé. Dans le cas présent, sans doute que mes nombreuses conversations avec des ados se sont retrouvées dans cette image : une scène porno tournée caméra à l'épaule dont on découvre, alors que la caméra descend, que c'est un ado qui la tient. Je n'avais jamais vu une telle image, et cela m'a semblé intéressant. Je me suis intéressée à sa portée symbolique, et je me suis demandé qui pouvaient bien être les personnes devant la caméra. J'ai imaginé que cet ado pouvait les connaître, qu'il les admirait peut-être, et qu'elles l'aidaient à comprendre la vie, donc qu'il s'agissait de ses parents. Il m'a semblé que ce serait beaucoup plus marquant de la sorte que s'il s'agissait simplement d'ados regardant du porno sur un écran. Dans Truly Naked, on n'a plus un écran, mais une caméra, et cette caméra se trouve entre l'ado et son père en train de créer du contenu pornographique.
Combien de temps a pris l'écriture du film ?
J'ai eu l'idée initiale de _Truly Naked _en 2011, alors que je tournais mon court métrage Good Night. Ce film a été nommé aux Bafta, et je l'ai accompagné pendant quatre ans. C'était une époque où on vous invitait et on vous payait pour venir en festival, même pour un court métrage. J'ai donc voyagé partout tout en essayant d'écrire, ce n'était pas des conditions idéales. Je tenais à écrire sans intervention extérieure, sans que quelqu'un ne me dise ce qu'il fallait faire ou ne pas faire, en particulier pour obtenir un financement. Je savais que le sujet serait perçu comme provocateur et controversé par certains, et je voulais l'écrire de manière aussi controversée que nécessaire, pour me mettre ensuite en quête des bonnes personnes avec qui travailler. Ça a pris pas mal de temps : j'ai eu l'idée en 2011, puis j'ai présenté une première mouture du scénario en 2013, au Binger Writers Lab.
Avez-vous dû faire des compromis pour obtenir un financement ?
J'ai dû retirer l'une ou l'autre chose, ce que j'ai trouvé regrettable, parce que ce sont typiquement des choses que l'on retrouve dans n'importe quelle scène de porno, mais oui. J'ai le sentiment que si l'on fait un film dont l'arrière-plan est la pornographie, il est nécessaire de montrer ce que l'on peut voir en ligne. En tant qu'artiste, je veux me situer soit au niveau de la vie, soit en face, mais pas en retrait. Et parfois, au cinéma, on préfère rester en retrait, ce que je trouve ridicule. Dès le premier jour, il y a eu de nombreuses discussions autour de la scène de la pieuvre. Elle se trouvait dans le scénario, et je savais pertinemment qu'on me demanderait de la couper, ce qui n'a pas manqué. Quand je suis allée voir les fonds de soutien, c'était "hum, la scène de la pieuvre, c'est plutôt intense". Et moi: "on la garde". Idem avec les coproducteurs, et puis au tournage. C'était la scène la plus compliquée à tourner, et je me suis posé des questions, mais au final, je suis très contente qu'elle soit là, même si les questions ont resurgi au montage et en postproduction.
Quelles recherches avez-vous effectuées sur l'industrie pornographique ? Et dans quelle mesure ont-elles modifié la perception que vous pouviez en avoir ?
Mes recherches ont avant tout consisté à regarder un maximum de pornographie. Il m'était déjà arrivé d'en voir, mais je n'étais pas particulièrement amatrice de porno. Là, j'ai vu tellement de trucs, que je me retrouvais à table en famille, et je leur disais "Vous savez ce que j'ai vu aujourd'hui ?" Et ils me répondaient : "Ca suffit, Muriel, on ne veut pas le savoir, arrête, c'est too much..." Personne ne voulait m'écouter. À un moment, mon compagnon m'a dit, alors que je visionnais ces contenus, qu'il n'en pouvait plus d'entendre constamment des râles en arrière-plan. Il m'a demandé de diminuer le volume, pour les voisins. J'en ai donc beaucoup visionné, mais je me suis aussi penchée sur les coulisses, et notamment les interviews des comédiens et comédiennes et de gens travaillant dans cette industrie, pour voir qui étaient ces personnes. J'ai aussi parlé à des accros au porno. Et puis, la rencontre avec Alessa Savage, qui joue Lizzie à l'écran, m'a apporté une connaissance plus approfondie de cette industrie. Elle m'en a montré une facette qui n'apparaît pas dans les documentaires sur les coulisses, qui est que si travailler dans le porno est difficile, les personnes avec qui vous travaillez peuvent faire une grande différence. Il y a évidemment beaucoup de choses à redire sur les limites qui sont toujours repoussées, les gens qui sont amenés à faire des choses toujours plus extrêmes parce qu'ils n'ont pas d'autre choix afin de gagner de l'argent, ce que je ne cautionne bien sûr pas. Mais elle m'a aussi montré que quand elle travaillait avec les bonnes personnes, il lui arrivait de beaucoup s'amuser sur un plateau. Les scènes de sexe sont difficiles et fastidieuses à faire, elles n'ont rien de plaisant, mais elle s'amuse aussi avec ses partenaires, et elle ne se sent pas jugée, ces personnes l'acceptent pour ce qu'elle est. Je pense que nous devrions y réfléchir : pourquoi jugeons-nous des gens qui font des contenus que tout le monde regarde ? C'est tellement hypocrite.
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Dans quelle mesure a-t-il été difficile d'éviter l'écueil de l'exploitation, de ne pas verser dans la glamourisation de l'industrie pornographique ?**
Je ne me suis pas posé la question, parce que ça ne correspond pas à la personne que je suis, ni à la façon dont j'avance dans l'existence. La glamourisation ne m'intéresse pas. Le porno vend du fantasme, et ce que j'ai essayé de faire se situe à l'opposé, et se veut ancré dans la réalité, gravitant autour de personnes réelles devant créer des fantasmes pour le monde extérieur. Même les scènes les plus extrêmes ont une raison, rien n'a été fait pour choquer, mais bien pour montrer combien ce garçon qui a perdu sa mère est fort dépendant de son père. Jeunes, nous sommes fort loyaux envers nos parents, parce que nous dépendons d'eux et grandissons à leurs côtés. Cela en coûte à un enfant de s'opposer à un parent, en particulier si celui-ci est très fort. Il faut que quelque chose d'assez extrême se produise pour qu'un gosse ayant grandi dans ce monde puisse dire à son père : "maintenant, je ne peux plus t'aider, ni, en un sens, te sauver." Parce que, sans même le savoir, Alec est en train de sauver son père de la destruction, parce qu'il peut sentir combien sa situation se dégrade...
Truly Naked est aussi un récit d'apprentissage très tendre sur un garçon ne sachant pas comment s'y prendre pour exprimer ses sentiments...
Oui. N'est-il pas intéressant que l'on en sache plus sur le sexe hardcore que sur le fait de toucher quelqu'un et de ressentir quelque chose, et d'éprouver ce que l'autre ressent ? C'est ce que symbolisent ces deux ados qui ne connaissent rien du sexe et de l'intimité, mais qui sont exposés à du porno hardcore. Vous avez vu toutes ces positions étranges, des pénis s'introduisant dans tous les orifices imaginables, ou deux pénis dans un orifice, mais vous n'avez jamais embrassé quelqu'un. Il y a là vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond...

