Si on a vu Fils de plouc, le premier film des frères Lenny et Harpo Guit, on sait que leur cinéma s’inscrit hors de toute catégorie. Avec un certain penchant pour le mauvais goût et l’humour potache, les Guit semblent prendre un malin plaisir à déplaire et titiller. Ils s'intéressent à ceux et celles qui, au cœur même d’une urbanité connue, paraissent pourtant constamment au bord du monde.
Cette marginalité est ici incarnée par la sémillante Maria Cavalier-Bazan qui campe Armande Pigeon, une femme indépendante et insaisissable. Roublarde et un brin escroc, Armande personnifie la survie coûte que coûte : elle s’endette, enjolive, et de facéties en petits larcins, elle mise tout, y compris ses amitiés fragiles. Elle paraît toujours courir après l’existence elle-même. Sorte de Fifi Brindacier en sweat de sport, elle propose un autre visage de la féminité par rapport à ce que le cinéma offre habituellement. Dans un univers presque entièrement masculin, avec ses poils aux jambes et son allure parfois grossière, Armande séduit mais ne donne jamais son coeur à personne, elle choisit toujours sa liberté, le fric, le risque.
Aimer perdre peut refroidir de prime abord, ce cinéma-là n’a aucune vocation à séduire, au contraire. Ici la précarité n’est ni esthétique ni romantique : les oubliés ne s’efforcent pas d’être attrayants pour pouvoir exister. Ce film a priori grotesque renferme pourtant quelque chose de touchant : dans cette crasse filmée avec une certaine jouissance, la dureté de la vie devient clownesque, les personnages parviennent parfois à en conjurer la violence prégnante avec humour et à tromper la solitude et l’ennui en s’aimant comme ils peuvent. On joue, on parie, on perd dans des cercles d’habitués en tentant de gagner une vie perdue d’avance mais on est ensemble, d’une manière ou d’une autre. Pendant presque une heure et demie, Aimer perdre nous embarque dans les recoins interlopes de Bruxelles et nous plonge dans un univers fantasque, où la misère a du panache et défend farouchement un certain art de vivre.