À l'origine de L'inconnue, le troisième long-métrage de Arthur Harari, réalisateur de Diamant noir et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, et par ailleurs scénariste oscarisé de Anatomie d'une chute, on trouve Le cas David Zimmerman, la bande dessinée qu'il cosignait en 2024 avec son frère Lucas. Une histoire étrange, celle de David (Niels Schneider), un photographe discret engagé dans une entreprise mémorielle – il recherche le cadre de cartes postales de la banlieue parisienne des années 1920 afin de fixer dans ses clichés ce qui a disparu – alors que lui-même a comme un rapport évanescent à l'existence. Entraîné à contrecœur dans une soirée, il y remarque une jeune femme énigmatique (Léa Seydoux) qu'il avait photographiée à la sauvette lors d'une réception. S'étant rejoints sans un mot, ils font l'amour, David émergeant quelques heures plus tard dans le corps de l'inconnue. La stupeur initiale passée, il va tenter de comprendre ce qui lui est arrivé, dans une quête d'identité aussi troublante qu'angoissante.
S'il cite le Blow Up d'Antonioni tout en évoquant le cinéma d'un David Lynch, L'inconnue n'en reste pas moins un film aussi singulier que fascinant. Emboîtant les éléments d'un thriller fantastique hanté (dimension soulignée par la partition hypnotique d'Andrea Poggio), Arthur Harari fait le pari d'un strict réalisme, ce qui aurait pu n'être qu'un dispositif théorique séduisant se muant au passage en expérience sensorielle envoûtante. Une transformation parmi d'autres, pour une œuvre où le changement de corps s'accompagne de la métamorphose des comédien·nes. Labyrinthique, le film se prête à des lectures diverses, suspendu entre un temps contemporain – il est question de male gaze mais aussi, pourquoi pas, de transition de genre – et un éternel romanesque, le body swap s'y faisant l'expression radicale du désir de changer de vie. Un postulat que Harari met en scène dans un mélange de fluidité et d'audace, au risque parfois de déstabiliser le spectateur, et un fantasme que Léa Seydoux, mystérieuse, et Niels Schneider, décharné, réussissent à puissamment incarner. Vertigineux, L'inconnue est de ces films auxquels on s'abandonne avec volupté. À voir absolument.

