On ne refait pas Robert Guédiguian, l'auteur de Marius et Jeannette poursuivant inlassablement dans une veine politique et humaniste près d'un demi-siècle après ses débuts. Ainsi dans Une femme aujourd'hui, son vingt-cinquième long métrage, le cinéaste dresse un portrait au féminin inscrit dans l'époque post #MeToo. Soit l'histoire de Juliette (Marilou Aussilloux), trente ans et une carrière prometteuse dans la finance à laquelle elle a sacrifié beaucoup de choses ; un bon petit soldat du libéralisme dont la vie bascule lorsqu'elle est victime d'une agression sexuelle après une soirée entre collègues. L'occasion pour le réalisateur de signer une chronique sociale généreuse qu'il inscrit dans sa ville de Marseille, retrouvant d'ailleurs pour l'occasion les fidèles Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin. Il nous en parlait en septembre dernier lors de la Mostra de Venise, où son film était présenté aux Giornate degli Autori.
D'où vient Juliette ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de raconter l'histoire de cette jeune femme de trente ans ?
D'abord, le fait que la condition féminine soit tellement passée au premier plan de nos problématiques occidentales. Dans tous les pays occidentaux, on s'aperçoit – ou plutôt ça nous saute au visage – que quasiment aucune femme dans notre entourage n'a pas été agressée sexuellement. Chez mes amis, toutes générations confondues, avant, on n'en parlait pas. Mais aujourd'hui, comme on en parle beaucoup, on voit que toutes les femmes ont, à des degrés divers – tout le monde n'a pas été violé –, un mauvais souvenir avec ça, avec cette atteinte au corps. Donc, je crois que se poser cette question aujourd'hui, c'est une question centrale, y compris quand, comme moi, on a toujours cherché à réfléchir aux possibilités d'émancipation en général, des hommes comme des femmes, des noirs comme des blancs... Prendre une femme jeune, n'ayant pas participé aux anciens combats collectifs me semblait pouvoir cristalliser un peu toutes les problématiques de notre époque : les problématiques de classe bien sûr, mais aussi celles liées au colonialisme quand elle s'aperçoit qu'elle est d'origine algérienne, et que sa grand-mère avait été elle-même violée [...]. Une femme aujourd'hui me semblait être le meilleur moyen de parler du monde d'aujourd'hui.
C'est une femme de son temps en effet. Comment avez-vous documenté son histoire ?
Je le dis sans prétention, mais je suis toujours documenté avant de commencer un film. J'ai un intérêt général sur tout, une curiosité insatiable depuis que je suis très jeune, j'en ignore la raison. J'ai toujours été un homme politisé et surinformé, j'ai une sorte d'information permanente sur un sujet. Après, bien sûr, quand ça devient un peu plus précis, je vais approfondir. Mais je ne me suis jamais documenté pour un film directement. Et c'est vrai même quand je fais un film en Afrique (Twist à Bamako, en 2021, ndlr). Je n'avais jamais mis un pied en Afrique, et j'y ai tourné un film. Au sens où on l'entend là, je ne me suis pas documenté. J'ai fait un travail de scénario, donc j'ai lu quelques trucs supplémentaires, mais je ne suis pas allé parler à toutes mes amies pour leur demander si elles avaient vécu ce genre d'expérience et de me la raconter. Mais j'avais lu des tas de récits de viols dans la presse.
À travers le personnage d'Ariane Ascaride, qui interprète la mère de Juliette, Une femme aujourd'hui met aussi en scène le fossé générationnel. Avez-vous parfois vous-même le sentiment d'être déphasé ?
Je vais apparaître comme un con prétentieux, mais non, parce que ça me préoccupe : je ne veux pas être déphasé. C'est un travail intellectuel, un travail sur moi-même : je cherche, je me renseigne, j'écoute, je vois. J'ai deux filles aussi, ça compte beaucoup, elles me racontent des choses sur leur vie sans arrêt. Je suis en contact avec le monde en permanence, je suis très social. Je vis à Paris depuis très longtemps, et à Paris, je vis dans le monde du cinéma, qui est un petit monde fermé, très étroit, très bourgeois, il faut quand même le dire. Mais à Marseille, je n'ai pas ce rapport-là du tout : quand j'y vais l'été, un mois ou deux, je rencontre des amis d'enfance, je vais au bar ou manger avec eux. Ou alors, c'est des cousins, des amis que je continue à voir même s'ils ne font pas de cinéma du tout. Ils sont plombiers, ils sont artisans..., et je parle avec eux, j'écoute, je vois ce qu'ils pensent et ce qu'ils font. De ce côté là, je ne suis pas décalé du monde réel. Je crois qu'il faut toujours craindre d'être déphasé, et donc faire des efforts pour ne pas l'être.
Parmi les nombreux enjeux soulevés par Une femme aujourd'hui, il y a la prise de parole par les victimes d'agressions sexuelles. Qu'est-ce qui vous a amené à vouloir vous en emparer ?
Ce sont les mots d'ordre féministes, il faut que la honte change de camp, c'est sûr. C'est en train de changer un peu, mais les femmes se sont souvent senties coupables, on le leur renvoie sans arrêt d'ailleurs. Dans toutes les religions monothéistes, on peut cacher le corps des femmes – je dis exprès toutes, parce que le voile ne concerne pas que les musulmans, mais aussi les cathos et les juifs, chez qui il a existé de tout temps – se cacher, ne pas sortir, rester dans la maison –, parce que dans les religions monothéistes, la femme, comme tentation, est toujours coupable, quoiqu'il arrive. Il faut absolument que ça change. Mais je comprends aussi que tout le monde vit les traumatismes différemment, y compris ceux qui ne sont pas liés au viol, comme les traumatismes de guerre. Dans une approche quasiment psychanalytique du traumatisme, on dit, pour aller vite, qu'il faut en parler, mais en même temps, on pourrait dire aussi qu'il faut l'oublier. C'est très ambigu : il faut en parler pour l'oublier, parce qu'on ne vit que de l'oubli de ce traumatisme, et s'il reste présent, on est très malheureux. C'est quelque chose de tendu, je l'ai vraiment travaillé de cette manière-là. Mais même d'une manière générale : ici, il s'agit d'un viol, mais j'ai été très sensible à la question des génocides avec les Arméniens. Je comprends assez ce sentiment que l'oubli est nécessaire autant que la parole. Tenir sur une pointe de crête entre “j'en parle” et “j'oublie”, c'est très difficile.
Le parcours de Juliette l'amène de l'individualisme forcené vers le pouvoir du collectif. On retrouve là l'une des lignes de force de votre cinéma.
C'est une croyance et une pensée. Je crois que l'avenir du monde, c'est les collectifs. J'y vis depuis toujours, je suis tombé dedans quand j'étais petit. Il n'y a pas de réussite personnelle, la réussite est forcément collective, elle est forcément sociale, il faut que des deux côtés de notre propre chemin, les choses se passent bien, les gens aillent bien, qu'il se passe des choses heureuses pour tout le monde. Il y a un rapport entre vivre pour soi et vivre pour les autres, donc être égoïste et être militant, qu'il faut arriver à gérer. Mais je crois que c'est la condition du bonheur, de la vie en général et de toute transformation. Je prône ça, et je le crois profondément.
Cette voix n'a-t-elle pas toujours plus de difficultés à se faire entendre ?
Dans les théories et les discours des hommes politiques, des médias, dans tout ce qui est de l'ordre politique, oui, mais dans tout ce qui est de la réalité, un peu moins. Je crois que dans la réalité, les gens continuent à s'entraider, à vivre ensemble beaucoup plus qu'on ne le pense. En tout cas, on ne le montre pas assez comme exemple. Mais il y a de grands mouvements souterrains de solidarité, de fonctionnement collectif. Évidemment, dans des immeubles, on ne parle que de querelles entre voisins, mais les solidarités entre voisins, ça existe aussi très fort. On a tous des exemples comme ça, mais c'est comme s'il était de mauvais ton de les montrer. Ceci dit, je l'ai souvent fait, comme dans L'Argent fait le bonheur par exemple, et c'est marrant, parce qu'on m'a dit que j'étais naïf ou utopique. Je crois n'être ni l'un ni l'autre : il y a des forces qui tendent effectivement à se battre les uns contre les autres, la lutte de tous contre tous. Mais il y a aussi des forces, et pas mal dans les nouvelles générations, qui ont un désir très fort de refaire société.
Vous abordez aussi l'histoire coloniale à la faveur de ce film. Qu'est-ce qui vous y a conduit ?
Je pense que c'est aussi l'un des grands enjeux de notre époque, et qu'on ne s'en est pas assez occupé. Je dis "on", et je m'y inclus. Les mouvements ouvriers en général ne se sont pas assez préoccupés de ces questions, et maintenant, ça explose aussi : cette question est très présente aujourd'hui dans le débat français. D'autant plus que la droite continue à dire à des gens qui sont parfois français depuis deux générations, mais qui sont d'origine algérienne souvent ou africaine, que ce sont des étrangers. Moi, je suis un étranger : mon père était arménien et ma mère allemande, je suis un étranger, je ne suis pas français. À part que les Allemands et les Arméniens sont beaucoup plus admis que les Africains, les Maghrébins, les Nord-Africains. Il faut absolument reparler de cette question de manière très libre pour refaire société. Il ne faut pas que ce soit une ligne de front.
Quand on considère le noyau colonial de cette histoire familiale, on se dit qu'il y a presque un autre film à faire. C'est une idée qui vous a effleuré ?
Ça pourrait déboucher sur un autre film, mais j'adore l'idée de mélanger les choses. C'est aussi un désir formel : j'ai très envie que le cinéma ressemble à un roman, c'est-à-dire que ce soit touffu, dense, qu'on y trouve beaucoup de choses. Des gens pourraient me dire : "il y a trois films, là. Pourquoi n'en as-tu fait qu'un seul ?" Moi, je pense le contraire, j'aime bien qu'il y ait trois films en même temps, que ce ne soit pas des narrations très étroites. J'aime bien que le cinéma ressemble au roman, mais c'est difficile, parce qu'un film est forcément plus court...

