Troisième long métrage de Lukas Dhont après Girl et Close, Coward (curieusement traduit en Les Braves en français) constitue un changement de registre sensible pour le cinéaste gantois qui, s'il s'intéresse toujours à la question de l'identité sexuelle, signe là son premier film d'époque. Il s'y frotte aussi à un genre bien balisé, le film de guerre, situant à l'arrière des tranchées de 14-18 la relation qui s'esquisse entre deux recrues, le taiseux Pierre et l'exubérant Francis autour des spectacles que crée ce dernier pour remonter le moral des troupes. Maintenant les combats hors-champ, Coward n'en réussit pas moins à rendre palpable l'horreur de la guerre, tout en faisant le choix de la lumière en s'attachant à l'histoire d'amour poignante entre les deux jeunes gens – les formidables Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, qui se sont partagés le prix d'interprétation à Cannes. Non sans également questionner la notion de courage, dans un film à la résonance contemporaine évidente. Rencontre.
On ne t'imaginait pas vraiment tourner un film de guerre. Qu'est-ce qui t'a donné envie de t'y frotter ?
Je pense que cette guerre fait vraiment partie de mon présent, parce que mon partenaire vient de Flandre occidentale. Chaque fois qu'on rend visite à sa famille, on passe devant les cimetières où sont enterrés tellement de jeunes gens, et je suis confronté à ce passé. Le film de guerre, c'est un genre où les hommes occupent la place centrale, mais où souvent, ils ne bénéficient que d'un espace très limité pour exprimer ce qu'ils vivent à l'intérieur, parce que pour pouvoir continuer, ils doivent le réprimer, sans quoi ce serait trop dur et impossible. En tant que personne n'ayant jamais vraiment compris le monde masculin, ce genre m'a semblé intéressant parce que je pouvais le transformer ou être plus subversif avec les codes.
Quel a été le point de départ du film ?
Tout est venu du réel. Je suis tombé sur des photos amateures en noir et blanc de jeunes soldats belges qui, juste derrière le front, avec les outils qui étaient à leur disposition, créaient des petits spectacles, et utilisaient des sacs de sable pour faire des jupes et des parachutes pour faire des costumes. Quand j'ai vu ces photos d'hommes habillés en femmes dans un monde qui est toujours représenté de manière si virile, j'ai trouvé ça très moderne. Et j'ai été un peu choqué que, dans notre mémoire collective de cette guerre, il existe des images de tranchées, de violences, de brutalité, mais que ces images-là, qui sont quand même celles de l'expression, aient été cachées dans les archives. Peut-être pas délibérément, mais quand même, nous tous ensemble avons décidé que ces images avaient moins de valeur que les images de violences. La vraie question qui se posait à moi, c'était pourquoi. Quand on commence un projet de film, on se demande toujours ce que peut faire le cinéma, et pour moi, une des raisons pour lesquelles on va au cinéma et on fait des films, c'est parce que le cinéma peut rendre visibles les choses invisibles. Je voulais plonger dans le passé parce que j'y voyais des raisons pour le présent.
L'invisibilité fonctionne à plusieurs niveaux : sur ces images qu'on a occultées, mais aussi pour l'histoire d'amour que tu mets en scène, et que ces deux jeunes gens sont obligés de cacher pour pouvoir la vivre. Coward est-il aussi une forme d'hommage au courage de ces jeunes gens ?
Oui. En faisant des recherches sur la Première Guerre mondiale, je me suis rendu compte que pour les hommes qui tombaient amoureux d'autres hommes, cette guerre représentait une possibilité. Parce que c'était un contexte où des hommes de différentes classes sociales, de différents milieux, se rencontraient. Et donc étrangement, ce moment très brutal de l'Histoire était pour ces histoires d'amour un jardin de possibilités. Quand la guerre s'est terminée, ces hommes sont retournés à une société et à un moment dans le temps où ce n'était pas du tout possible. Peut-être que certains se sont aimés sans que personne ne le sache, mais la tragédie, c'est qu'ils ne pouvaient jamais le faire ouvertement. Ils ne pouvaient le faire que dissimulés, et quand on lit leurs journaux, ou les lettres écrites à d'autres soldats ou à d'autres hommes, on peut éventuellement interpréter, mais c'est toujours entre les lignes. J'ai été très fort inspiré par ça, par ceux qui ont dû aimer en secret, et ont eu le courage d'aller à l'encontre de toutes les attentes de leur époque. Le film est certainement pour moi un hommage à ceux qui résistent aux attentes des autres.
Coward montre comment l'art peut agir comme révélateur, mais aussi combien il peut élever les individus. C'était une dimension essentielle à tes yeux ?
L'art occupe une place centrale dans ma vie, mais il a eu différentes couleurs. Quand j'étais enfant, l'art était une échappatoire, un endroit où je pouvais être quelqu'un d'autre, où je pouvais être autre part, où je pouvais fuir. Et puis, l'art est de plus en plus devenu dans ma vie un endroit où je me confronte aux choses que je ne peux pas dire avec des mots. Au moment d'écrire Coward, l'art était aussi quelque chose d'absurde, parce que j'étais confronté à mes privilèges. On vit dans une époque où il y a un génocide, où il y a l'apocalypse climatique, et donc continuer à écrire et à créer de l'art pose question. Quand on lit les paroles des chansons qu'ils entonnaient pendant la Première Guerre mondiale, on se rend compte que l'art était un outil apparemment innocent d'endoctrinement, où les messages, les paroles patriotiques, prenaient une forme joyeuse, et où la déshumanisation de l'autre se faisait de manière cachée, ou pas. Je trouvais important de montrer dans ce film la manière dont l'art peut changer de couleur. Si l'art commence comme quelque chose qui fait rêver, qui crée d'autres chemins et d'autres possibilités, il peut aussi devenir un instrument et un outil de guerre. Coward parle au même niveau de l'art et de la guerre.
Plusieurs chansons rythment le film. Comment les as-tu choisies?
Beaucoup de chansons sont venues des journaux des soldats, parce qu'on y trouvait parfois les petits flyers qu'ils avaient faits pour des spectacles, avec quelques fois les paroles. Les Boches c'est des rats par exemple, c'est une chanson qui était chantée par l'armée, et je voulais que la musique, pendant le film, traduise les différentes couleurs dont je viens de parler. Le début du film, c'est comme le chœur grec dans une tragédie, il chante ce dont le film va parler. Les soldats chantent le fait de sourire, d'être heureux. Même si on sait qu'ils sont envoyés à la guerre et que beaucoup d'entre eux ont peur, ils chantent le contraire. Dès le début, la musique parle de la répression de ce que l'on ressent. Et puis, ça change. Plaisir d'amour, par exemple, a été inspiré par Paths of Glory, de Stanley Kubrick, où, vers la fin, une femme chante pour les hommes qui peuvent tout d'un coup voyager dans leur esprit vers leur histoire d'amour, penser à leur maison. L'art a aussi cette faculté de nous faire voyager dans le temps et dans l'espace – Plaisir d'amour, c'est ça. Il y a aussi à la fin de Coward une chanson originale, The Crater Song, où le message devient propagandiste, et où ils chantent pour les autres hommes qu'il y a de la valeur dans ce qu'ils font. Pour moi, c'est vraiment une chanson sur la domination masculine et une masculinité très patriarcale qui fait partie du monde de la guerre.
La guerre, justement, tu la montres de manière inhabituelle, en ce sens qu'on ne voit pas les combats, mais qu'on en ressent l'horreur. Quels étaient les défis de mise en scène au moment de te frotter à un genre aussi codifié ?
Le défi, c'était d'abord d'analyser ce genre de film. Un film que j'adore, parce qu'il sait parler de la guerre sans être nécessairement hyper violent, c'est La Grande illusion, de Jean Renoir, mais bien sûr il se déroule dans les camps de prisonniers. Dans beaucoup de films de guerre que j'ai vus, le spectacle ou le spectaculaire vient des champs de bataille et est lié à la destruction. Quand j'ai commencé à écrire le scénario, la première règle que j'ai arrêtée, c'était de si possible rester loin du champ de bataille. On bouge la caméra dans les coulisses de ce champ de bataille, juste derrière les tranchées, et on n'essaie pas d'être spectaculaire avec la destruction. On garde la violence hors-champ, et on montre – c'est quelque chose que j'ai découvert en parlant avec des historiens – la logistique de la guerre. Ce qui permet de voir la guerre comme une industrie, ce qu'elle est en fait d'une certaine manière, parce que les corps sont ramassés, enterrés, c'est quelque chose d'hyper lourd et dur qui prend du temps. Et en même temps, il y a les nouveaux outils qui arrivent : de nouveaux canons, de nouvelles bombes, de nouvelles boîtes de munitions, toujours plus. C'est un cercle qui ne s'arrête jamais, il continue même aujourd'hui, et ça m'intéressait. Ca permettait aussi de montrer dans les coulisses la création de ce théâtre, parce que c'est là que les hommes avaient le temps pour le faire. Dans un monde et une époque où on parle beaucoup de la violence faite par les hommes, ça m'intriguait d'essayer de trouver, dans ce genre de film-là, de la tendresse dans les relations entre les hommes, qu'elles soient amoureuses ou amicales, et quelque chose de beaucoup plus lumineux. J'avais le sentiment que cet endroit, qui n'est pas dans l'adrénaline des tranchées, permettait un temps de réflexion. C'est un moment très particulier.
Coward confirme que tu as l'œil pour découvrir de nouveaux visages. Valentin Campagne et Emmanuel Macchia y sont incroyables. Comment avez-vous travaillé pour obtenir cette connivence que l'on peut ressentir à l'écran ?
Quand on fait le casting d'une histoire d'amour, on part avec le préjugé qu'on doit tomber sur un couple de gens qui va être harmonieux. Et avec Emmanuel et Valentin, c'était le contraire. Leur première rencontre a été un moment de friction totale. Au début, je me suis dit que ça ne pouvait pas être ça, avant de comprendre qu'en fait, le film était écrit comme ça. Bien sûr, je le savais déjà quelque part en moi, mais le film raconte l'histoire d'un introverti, quelqu'un qui n'ose pas parler, et d'un extraverti qui imagine, qui danse, qui rit, qui utilise son humour pour donner de la vie aux autres. Valentin est comme ça. Quand ils se sont rencontrés, au début, ils ne se comprenaient pas. Emmanuel était fort silencieux, l'autre le cherchait toujours, mais j'y voyais les personnages. En leur laissant le temps de mieux se connaître, ils ont commencé à comprendre qu'il y avait une grande force dans l'autre, quelque chose qu'ils ne connaissaient pas, comme une partie d'eux-mêmes qu'ils découvraient par le regard de l'autre. Valentin ouvrait en Emmanuel quelque chose de festif, de beaucoup plus joyeux, lumineux même. Et Emmanuel montrait à Valentin quelque chose d'apaisé, de plus intime. Valentin est toujours en train de performer, et Emmanuel le calmait. Et dans la vraie vie, c'est devenu une grande histoire d'amour professionnelle, ils s'aiment profondément.

