Interview

Sarah Arnold, réalisatrice de “L’espèce explosive” : “il y a une autre vérité que ce rationnel capitaliste”

Jean-François Pluijgers

Après une poignée de courts métrages, la réalisatrice française Sarah Arnold signe, avec L'espèce explosive, un premier long décalé et percutant. Situé dans un petit village des Ardennes françaises, le récit gravite autour du conflit sanglant opposant agriculteurs et chasseurs au sujet de sangliers invasifs, un gendarme dépressif (Alexis Manenti) et une psy féministe (Ella Rumpf) tentant de démêler l'affaire. Soit une proposition de cinéma dynamitant les codes du polar rural comme de la comédie romantique, dont la cinéaste nous parlait récemment à l'occasion du Fiff de Namur.

Quel a été l'élément déclencheur de L'espèce explosive ?

L'incapacité à juguler le sentiment d'impuissance et de colère que m'évoquent pas mal de choses dans l'actualité. Quoi faire avec ce sentiment d'injustice et la sensation qu'on nous écrase et qu'on nous demande d'avaler ou d'accepter des choses complètement inacceptables et injustes, où le mettre ? Quand j'ai trouvé un article qui parlait de la guerre entre agriculteurs et chasseurs à cause des sangliers, j'y ai vu une métaphore possible. C'est une situation d'injustice, avec un tourisme de chasse qui serait symboliquement une minorité aisée venant saccager le travail, la vie d'une majorité plus modeste. Et ces sangliers partout, ce serait les émotions en tout genre, positives et négatives. Donc, une situation de chaos et une réflexion sur ce qu'est la domination à travers l'ordre, sur ce qu'est la liberté, un tas de questions qui se faisaient pas mal écho.

Considérez-vous avoir fait un film politique ?

J'espère. Un peu camouflé, c'est-à-dire que pour le financer, on l'a un peu emballé. J'adore les métaphores : par exemple, pour moi, La chambre du fils, de Nanni Moretti, c'est une métaphore de la mort de l'Italie avec l'arrivée de Berlusconi. J'aime bien que le cinéma puisse demander au spectateur de déchiffrer un message caché s'il en a envie. Et s'il n'en a pas envie, c'est une histoire. C'est ça qui me plaît au cinéma, ce que ça dit en plus, en creux, de manière symbolique.

Ce sentiment de révolte qui vous a guidée, aimeriez-vous le voir partagé par le spectateur ?

J'aimerais que le spectateur n'oublie pas qu'il a en son pouvoir le droit de désobéir. Parce que j'ai l'impression que ça, c'est fluctuant en fonction des époques : l'idée qu'on a une marge de désobéissance ou pas est plus ou moins acceptée dans le collectif ou même dans l'intime. Etant donné les temps qui arrivent, où on sent de plus en plus fort une domination qui vient, c'est une proposition pour que les gens sentent leur pouvoir et leur droit de ne pas accepter. Et de se faire confiance. Faire confiance à nos émotions, à notre pouvoir, ne pas avoir peur des clameurs de la rue, du chaos. Tous ces sangliers partout, c'est le chaos, mais il ne faut pas avoir peur de nous, d'un peuple en colère.

Jusqu'où avez-vous documenté ce conflit entre chasseurs et agriculteurs ?

J'ai été rencontrer ces agriculteurs qui s'étaient montés en association, "Les Robins des champs". C'était monté assez haut au niveau de l'Etat, jusqu'à ce qu'ils en aient assez peur - peur que ça en vienne au meurtre, parce que c'était une voiture brûlée contre une vache éventrée... J'ai été les rencontrer, et forcément, mon coeur penchait du côté des activistes. Mais j'ai aussi rencontré les chasseurs, certains super, d'autres complètement nuls, et je suis allée moi-même à la chasse. J'ai également fait un stage en gendarmerie, et j'ai beaucoup parlé avec une grande amie psychanalyste. Voilà pour mes zones de recherches. C'est ce que je préfère dans un film, ça nourrit l'écriture. Parfois, on me dit que L'espèce explosive a quelque chose de réaliste, et ça m'étonne toujours. Je ne vois pas le réalisme, mais j'ai essayé de le peupler de choses que je connais. Le bar dans lequel ils dansent, c'est des lieux qui existaient et que j'ai vus plus jeune. J'ai grandi dans la Marne, dans un lieu assez isolé, et pourtant, mes amis allaient voir Fugazi en concert. Ce n'est pas parce qu'on est au trou-du-cul du monde qu'on n'a pas accès à David Lynch, Hal Hartley et Sonic Youth. Moi, j'ai senti cette présence-là, cette culture-là, et ça me semblait normal de l'inviter dans le film.

À travers la thérapiste, qui joue un rôle important dans le film, vous introduisez un élément féminin dans un univers essentiellement masculin. Était-ce une façon de déjouer les codes ?

J'ai eu envie de faire un film où il n'y a pas de femme, un film de clans, des agriculteurs, des gendarmes, des chasseurs, un environnement fortement masculin, et d'y mettre une femme. En me disant que si on n'en mettait qu'une, en procédant par soustraction, elle allait peut-être rayonner plus fort. Après, j'ai ajouté des personnages féminins secondaires pour que ça paraisse crédible, tout en me demandant si, par soustraction, on n'en arrivait pas, paradoxalement, à une impression plus forte. Mais je pense qu'il y a des femmes dans les films d'hommes, peut-être qu'elles ne sont pas représentées de la même manière. Il y en a dans tout ce qui est polars, ces magnifiques films américains...

...avec leurs femmes fatales, mais c'est une représentation totalement différente.

Oui, c'est ça. Là, c'était important que l'actrice (Ella Rumpf) se coupe les cheveux, elle s'appelle Stéphane, un prénom mixte, elle est androgyne. Et c'était important d'attribuer aux hommes, Fulda (Alexis Manenti) et Brun (Jean-Louis Coulloc'h), des caractéristiques féminines, et à elle des caractéristiques masculines, parce que je pense qu'on peut aussi commencer à désobéir à cet endroit-là, dans la manière dont on se définit ou se catégorise. Au même titre que dans la question du désir, du genre de film, à tous les endroits où on peut. Quand j'étais plus jeune, je pensais devenir activiste, et je me disais "il ne faut pas rentrer dans le système, il faut rester caché, garder l'anonymat". Et dans ce film, cette manière de brouiller les pistes partout, c'est une manière d'échapper au contrôle, de se cacher, de ne pas être saisissable.

Qu'est-ce qui vous a amenée à considérer que le cinéma était un bon endroit pour l'activisme ?

J'ai une passion pour le cinéma plutôt pour fuir le réel, m'extraire d'une situation dans laquelle j'étais. Et puis, dans mon école de cinéma à Toulouse, une petite école publique, l'ESAV, on nous obligeait à prendre en compte le politique, on n'avait pas le droit de faire des films autocentrés juste sur une histoire intime. Il fallait toujours avoir réfléchi d'une manière ou d'une autre au lien avec le politique, et ça m'est resté. Ce qui m'intéresse au cinéma, c'est comment on peut raconter plusieurs choses à la fois, et dire des choses sur l'intime mais aussi sur le collectif.

Comment votre choix s'est-il porté sur Alexis Manenti pour jouer Fulda, ce flic atypique ?

J'ai rencontré différents acteurs, et ça se voyait qu'il avait un diable intérieur. Quand je l'ai rencontré, j'ai vu qu'il avait un plaisir de la provocation, c'était quelqu'un qui pouvait déborder, et toucher à la limite, au cadre. Et c'était intéressant de travailler sur ce corps assez massif de prime abord et d'essayer de trouver sa sensualité. Ce n'est pas ce qui vient de prime abord, c'est plus fin, sa sensualité se place dans sa voix et son intelligence. Je trouvais intéressant de faire émerger la féminité chez quelqu'un qui semble assez masculin.

Il a une méthode d'enquête que l'on pourrait qualifier d'oblique. D'où cela vient-il ?

-Du fait que j'accorde beaucoup d'importance à l'intuition. Ne pas savoir exactement avec son cerveau, mais sentir. Et d'un rapport peut-être un peu mystique aux choses, où je sens qu'on peut s'appuyer sur des éléments qui ne sont pas complètement concrets. Je n'ai pas une appréhension très rationnelle du monde, cette boussole-là existe. Et donc, lui trouve par hasard, ou en faisant le contraire de ce qu'il veut. Des choses arrivent, les choses du monde s'accordent. Il y a une autre vérité que ce rationnel capitaliste.

Vous avez cité Fugazi. Considérez-vous avoir fait un film punk ?

Je ne l'ai pas fait exprès, je ne l'ai pas voulu et je ne l'avais pas conscientisé, mais quand on a montré le film à nos financiers, France télévision et Canal +, au moment où la lumière s'est rallumée, ils se sont tournés vers nous avec de grands yeux et nous ont dit "waouw, c'est punk !". C'était la première fois que je l'entendais. Je ne l'ai pas fait exprès, mais mon beau-père avec qui j'ai grandi était un musicien punk, j'ai beaucoup écouté cette musique, et j'ai vite compris que cette brutalité sonore, c'était aussi de la douceur. Il y a de la douceur et il peut y avoir de l'amour dans le pogo, il ne faut pas qu'on perde ça.

Le sanglier représente quoi pour vous ?

Les émotions, les instincts, la liberté, la vivacité, la joie, l'indocilité, tout ce que je nous souhaite à nous en tant qu'humains, en tant que peuple. Ça part dans tous les sens, et c'est OK. On n'est pas des cons, on ne fait pas n'importe quoi, on n'a pas besoin de papa pour mettre de l'ordre. On peut bouffer dans les poubelles et en laisser aux autres.

Jean-François Pluijgers

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