Depuis plus de trente ans, Jane Pollard et Iain Forsyth puisent leur inspiration dans l'histoire de la musique et d'autres formes de culture populaire pour créer leurs œuvres. Leur objectif est de créer des pièces à la fois divertissantes et qui incitent le public à la réflexion. Il s'agit parfois d'installations, parfois de performances, et ils s'essaient occasionnellement au long-métrage. En 2014, par exemple, ils ont réalisé 20,000 Days on Earth, un portrait singulier de Nick Cave mêlant éléments biographiques et fictionnels.
Ils renouvellent l’expérience dans leur deuxième film, Broken English, avec cette fois-ci Marianne Faithfull comme figure centrale. La partie fictive met en scène une institution gouvernementale, le « Ministry of Not Forgetting », qui invite la chanteuse à réagir à des extraits vidéo, des coupures de presse et d’autres documents d’archives. Le ministère souhaite ainsi rectifier l’image erronée que le monde extérieur se fait de Marianne Faithfull.
Il en résulte un film captivant et éclairant, dont l’impact est d’autant plus fort que l’on sait que Marianne Faithfull avait alors atteint la fin de sa vie. Elle est d’ailleurs décédée fin janvier 2025, peu de temps après avoir interprété une dernière chanson devant les caméras de Pollard et Forsyth. Nous avons rencontré Pollard et Forsyth quelques mois plus tard au Festival du film de Venise, où Broken English a été présenté en première mondiale.
Commençons par une question simple : peut-on qualifier Broken English de documentaire ?
Pollard : Le catalogue de Venise le décrit simplement comme de la « non-fiction ». J’aime bien ça. « Documentaire » est un terme chargé de sens, comme s’il devait répondre à certaines exigences journalistiques ou objectives. Ne vous méprenez pas : nous avons nous aussi cherché la vérité. Mais pas sous la forme d’un argumentaire.
Forsyth : Dès qu’on range un film dans une case, on crée des attentes. Un documentaire s’accompagne de certaines règles, de prescriptions éthiques, voire de responsabilités. Nous nous sentons privilégiés de ne pas avoir eu à répondre à ces attentes. Nous avons simplement essayé de réaliser le meilleur film possible, sans nous soucier du genre ou de l’étiquette.
Saviez-vous dès le début quel genre de film allait être Broken English ?
Pollard : Bonne question. Nous savions surtout ce qu’il ne devait pas être. Mais c’est toujours comme ça chez nous. Nous partons d’un concept et nous le développons. Dans ce cas précis, il s’agissait d’une artiste qui revient sur sa vie. C’est de là qu’est née l’idée du « Ministry of Not Forgetting ».
Forsyth : Ce n’est pas une façon facile de faire des films, car si l’on veut convaincre des gens d’investir de l’argent, il faut être capable d’expliquer ce que l’on a en tête. Nous savons quel impact émotionnel nous voulons créer avec un film, mais nous ne pouvons pas nécessairement expliquer dans les moindres détails comment nous allons nous y prendre. C’est un défi. Le résultat final est imprévisible, car au départ, on ne sait pas où l’on va.
Comment avez-vous fait la connaissance de Marianne Faithfull ?
Pollard : J’avais déjà entendu parler d’elle quand j’étais adolescent. Ma mère était obsédée par les Rolling Stones et mon père par les Beatles. Et Marianne avait des liens avec ces deux groupes. Elle évoluait dans les mêmes cercles. J’avais donc une vague idée de qui elle était. Mais je n’ai vraiment commencé à écouter sa musique que lorsque Nick Cave et Warren Ellis se sont mis à collaborer avec elle et à lui écrire des chansons. Et grâce à sa collaboration intense avec le producteur musical Hal Willner, que nous admirions beaucoup.
Forsyth : Je connaissais l’album Broken English et j’aimais bien l’écouter. Mais je n’étais pas vraiment un fan de Marianne Faithfull à l’époque. J’avais encore beaucoup à apprendre lorsque nous avons commencé le tournage du film.
Elle avait déjà des problèmes de santé lorsque vous avez commencé le tournage. Comment se sont déroulées les prises de vue ?
Pollard : Nous avons tourné toutes les scènes avec Marianne et George McKay, qui incarne l’archiviste qui lui présente ses documents d’archives et discute avec elle, dès le début de l’année 2022. Mais les séquences avec Tilda Swinton, qui joue le rôle de la ministre, n’ont été tournées qu’au début de l’année 2025. Il y a donc eu un intervalle de deux ans. Il n’y a pas eu de véritable période de tournage. Nous avons tourné lorsque Marianne avait du temps libre et se sentait suffisamment bien.
On remarque dans le film qu’elle a trouvé terrible d’avoir contracté la Covid et d’avoir été ainsi affaiblie. Avez-vous eu l’impression qu’elle était quelque peu aigrie ?
Pollard : Non, jamais. Mais c’est quelque chose que nous constatons à chaque fois chez les grands artistes avec lesquels nous avons déjà travaillé, de Nick Cave et Scott Walker à Gil Scott-Heron. Ils regardent toujours vers l’avenir. Marianne était exactement pareille. C’est aussi la raison pour laquelle elle ne s’est jamais vraiment mise en colère face à la manière misogyne dont elle était souvent traitée.
Forsyth : Quand elle a enregistré son album Broken English à la fin des années 1970 et qu’elle s’est réinventée, c’était surtout avec une attitude du genre « Qu’ils aillent se faire foutre. Je profite de ma vie ». C’est d’ailleurs ce qu’elle dit dans le film.
Il y a un moment dans le film où George McKay lui demande si elle avait besoin de ces moments sombres pour devenir une bonne artiste. Ce à quoi elle répond : « Putain, non ! »
Pollard : C’est tout à fait Marianne. (rires) Elle adorait choquer et faire rire les gens. C’était surtout ça. Je trouve l’expression de George très drôle à ce moment-là. Il s’attendait à ce qu’elle réponde « Bien sûr ». En même temps, elle aimait bien démonter les idées reçues.
Vous aviez déjà travaillé avec George McKay pour le court-métrage Doublethink et la série télévisée Neil Gaiman’s Likely Stories. Qu’est-ce qui vous attire chez lui ?
Forsyth : George est un acteur exceptionnel. Nous aimons faire appel à lui car il allie des talents que l’on trouve rarement ensemble. Il est très technique et précis. Si vous lui indiquez où se placer, comment bouger et quoi dire à quel moment, il s’exécutera à la perfection, à chaque fois. Mais il arrive aussi sur le plateau avec un cœur immense et une grande volonté d’expérimenter. Nous n’avons jamais travaillé avec quelqu’un qui s'investit autant dans un projet.
Pollard : Pour se préparer, il a dû suivre une sorte de « cours sur Marianne », afin de toujours savoir de quoi elle parlait lorsqu’elle mentionnait un nom ou un moment précis. Pendant le tournage, nous étions bien en contact avec lui via une oreillette, mais nous nous trouvions de l’autre côté du studio, afin qu’il puisse parler en toute intimité avec Marianne. Lorsque celle-ci regardait un extrait vidéo, nous indiquions à George les questions qu’il pouvait éventuellement lui poser. C’est incroyable qu’il ait réussi à rester concentré.
Vous saviez qu’il y avait un risque que Marianne décède avant que Broken English ne soit terminé. Finalement, vous avez réussi à le terminer de justesse. Comment voyez-vous le film aujourd’hui ?
Pollard : Elle me manque. Énormément. Sa voix manque dans nos vies. Elle était pleine d’esprit. Elle était vraiment devenue une très bonne amie. J’ai du mal à en parler. Mais nous ne voulions pas que son décès influence le film. Nous ne voulions pas que cela devienne une œuvre empreinte de tristesse.
Forsyth : À l’exception du dernier discours de Tilda Swinton, c’est aussi le film que nous aurions voulu réaliser si Marianne avait encore été parmi nous. Nous en sommes très fiers.

