Héloïse, ado de 15 ans enfuie de son foyer, est recueillie par Mallorie, une jeune femme de quelques années son aînée. Celle-ci vit avec son bébé et deux autres amies dans un appartement au dernier étage d’un immeuble – ‘Le ciel’, comme c’est gravé sur le bouton de la cabine d’ascenseur. Aux côtés de cette bande de filles soudées, l’adolescente découvre l’indépendance et la sororité – mais bientôt aussi les limites de cette vie idyllique… Connue pour ses rôles sur le petit écran (HPI, Braqueurs, Des gens bien) et sur le grand (Ailleurs si j’y suis), la comédienne et réalisatrice Bérangère McNeese signe avec Les Filles du Ciel son premier long-métrage. Sorti en France fin mars, il débarque dans les salles belges en ce début d’avril.
Quels sont tes premiers souvenirs de cinéma ? Quels films qui t’ont marquée quand tu étais enfant ?
Je pense à des films comme Pretty Woman, Erin Brockovitch, Thelma et Louise… J’ai été marquée par ces personnages féminins forts, qui racontaient leur propre histoire. Même si aujourd’hui on aurait sans doute des choses à en redire, à l’époque, ça me touchait beaucoup – j’ai des souvenirs d'émotions hyper fortes, d'être très triste, d'avoir très peur... Je trouvais ça très intense, et c’est surtout ça qui m'a donné envie d'être actrice, avant toute chose - la réalisation, c'est venu ensuite. Après, je peux aussi parler de Petit Pied et E.T., qui m'ont grave fait chialer (rire). Avec ma sœur jumelle, on regardait ça ensemble, et je me souviens de moi qui pleure, et de mes parents qui disent « Peut-être on arrête la cassette, non ? » (Rire). Encore aujourd’hui avec ma sœur, on s'envoie des vidéos de Petit Pied.
Avant Les Filles du Ciel, il y a eu Le Sommeil des Amazones, ton premier court-métrage en 2015, qui racontait aussi l’histoire d’une jeune fugueuse recueillie par une bande de filles vivant dans un appartement – pour le meilleur comme pour le pire... Peux-tu raconter le passage du court au long, et comment le projet a évolué ?
Dans Le Sommeil des Amazones, il y avait déjà cette idée de créer un cocon où on peut se réfugier du reste du monde. Je voulais parler du fait d'être en guerre, mais pour autant, ne pas laisser rentrer trop de lumière à l'intérieur. Je voulais aussi raconter le fait de devenir bourreau soi-même, de reproduire le mal qu’on nous a fait. Ces deux thèmes-là étaient donc présents. Mais en écrivant Les Filles du Ciel dix ans plus tard j'ai réalisé que le sujet avait évolué. Même si y avait l'envie de partir du court-métrage, il fallait nuancer le propos. Aujourd'hui la sororité, les réunions en non-mixité, c'est un vrai débat – voire pas un débat du tout, et l'espèce d'utopie de vivre-ensemble, elle tient un peu moins la route en 2025. On sait à quel point c’est important de pouvoir se retrouver entre femmes, de partager nos expériences et se soutenir mutuellement. Donc le projet a fait l'objet de pas mal de réécritures, pour rester sur quelque chose de de contemporain, qui raconte quelque chose de nouveau sur ce sujet. Les Filles du Ciel souhaite davantage questionner ces dynamiques de groupe : comment elles peuvent aussi enfermer, limiter – même avec les meilleures intentions du monde.
A quel point l’héroïne du film, Héloïse, est inspirée de la jeune fille que tu as été ? Déjà, Mallorie se moque de son prénom, ça sent un peu le vécu (rire)…
Complètement (rire) ! En plus c'est abusé, parce qu’Héloïse c'est pas tellement un prénom qu'on peut vanner - mais je ne pouvais l'appeler Bérangère. Il y a vraiment quelque chose de l'ordre de l'injustice, parce que si quelqu’un décide que ton nom est ringard, c'est terminé. Après tu te dis, mon nom est trop ringard. C'est aussi pour raconter que Mallorie n’a pas tant de prise sur Héloïse au début, donc elle va la chercher à des endroits qui ne sont pas tout à fait justes, mais ce sont des jeux de pouvoir (…). Ensuite, ce boulot de massages en boite de nuit que les filles font dans le film, je l'ai fait aussi quand je suis partie à Londres. J’étais sans une thune, et ça a été une option - j’étais assez nulle d’ailleurs, un peu comme Héloïse : je n’étais pas à l’aise, je touchais des hommes que je n’avais pas vraiment envie de toucher, je me mettais au service d’un fantasme auquel je ne croyais pas du tout, et à la fin je comptais les billets. Et même si je ne parle pas de travail du sexe à proprement parler, je me souviens que ça m'a questionnée sur jusqu'où je serais prête à aller si j’étais vraiment en galère. J'ai eu la chance de ne pas devoir me poser la question plus longtemps que ça, mais ressentir ce questionnement dans ma chair, c'était un tournant.
Héloïse, Mallorie, Jenna, Mona : comment as-tu choisi les actrices du film ?
Il y a eu beaucoup de castings. Chacune avait à la fois une personnalité bien à elle, et une place dans le groupe à trouver. Et ensuite en callback (rappel, NDLR) on les a mises en groupe, pour voir comment ça fonctionnait entre elles. Et c'était assez rassurant à voir. Trouver Shirel (Shirel Nataf, qui incarne Mallorie, NDLR) c'était un soulagement, parce que c’est un personnage dur à trouver sur le papier. Quand on cherchait des financements [pour le film], on m'a souvent dit : c’est un personnage intéressant, mais qui va l'incarner ? Donc c'était génial de la rencontrer parce qu’elle a à la fois une fougue folle, où tu pouvais projeter le personnage, mais continuer à la trouver touchante et l'aimer, même si elle fait n’importe quoi. La jeunesse des personnages est importante : si elles étaient plus âgées, peut-être qu’on leur pardonnerait moins de choses. C’était pareil pour Yowa-Angélys Tshikaya et Mona Berard : quand on les a mises en groupe, on a vu tout de suite que quelque chose de maternant se mettait en place chez la première, qui correspondait au personnage de Jenna, et chez la seconde quelque chose de plus en retrait. Après, Mona, c’est peut-être la comédienne la plus différente de son personnage dans la vraie vie. Mais désormais je vois leur visage sur les personnages, j'ai lâché l'idée que j'en avais avant de les rencontrer. Je me souviens d'avoir vu ces filles ensemble en casting, et y avoir cru très fort.
La mise en scène du film est fluide et naturaliste. Quelles sont tes inspirations, tes influences, tes références ?
Mes films préférés sont ceux qui sont basés sur des personnages - on pourrait appeler ça des films d'acteurs. Si je m'attache à quelqu’un, à son parcours, je le suis jusqu'au bout. Et je dois dire que j’ai beaucoup vu ça dans des films réalisés par des acteurs ou des actrices. Par exemple, je trouve la mise en scène très réussie chez Maiwenn (Polisse, Le Bal des Actrices, ADN, NDLR), parce que tu vois qu'il y a plein de caméras, que ça improvise et que ça cherche le vrai. C'est un truc qui me fascine. Après, j’ai un attachement fort au cinéma anglais, également pour son rapport à ses personnages, qui se fait souvent dans l'humour, quelque chose de malicieux dans le regard qu'on porte sur une réalité. Je pense notamment à This is England de Shane Meadows, ou les films d'Andrea Arnold (American Honey, Bird... NDLR), quelqu’un que j'admire beaucoup en termes de mise en scène.
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De tes courts à ton long-métrage, ton travail semble fasciné par le thème de l’amour, dans ce qu’il a de plus fort, le bon comme le mauvais…**
Oui, Matriochkas (son dernier court-métrage, avec déjà Héloïse Volle, qui incarne Héloïse dans Les Filles du Ciel, NDLR), c'était aussi une tentative d'explorer un amour très fort d'une mère envers sa fille – mais qui, pareil, finit par cloisonner. J'ai l'impression de continuer à avoir les mêmes marottes. Matriochkas c'est un film que j'ai adoré écrire, et j'ai eu la possibilité de le développer en long ; mais j'avais envie d'explorer autre chose, et c'est là qu’est venue l'idée de reprendre Le Sommeil des Amazones et de parler de cet amour sororal, et des limites qu'il peut imposer aussi. C'est sûr qu'il y a une continuité. Parce qu’à nouveau, ça parle de comment arrive quand même à faire du mal, même quand on veut le bien de quelqu’un.
Quels sont tes prochains projets, devant ou derrière la caméra ?
Je viens de passer quatre mois en Angleterre, pour le tournage de la saison 3 de SAS Rogue Heroes, une grosse série BBC/Canal+ qui raconte la vie de pilotes anglais pendant Seconde Guerre Mondiale. C’est une série très dramatique, mais qui a aussi une touche d'humour à l'anglaise, et j'ai été ravie de tourner là-bas, c’est une autre façon de travailler. C’est écrit par Steven Knight (Peaky Blinders), le scénariste du prochain James Bond, donc l’écriture des personnages est vraiment géniale. Je me suis beaucoup amusée. Je serai aussi bientôt dans Recalé, une série française pour Netflix écrite par François Uzan avec Alexandre Kominek (sortie fin avril, NDLR). Je reprends les tournages après la sortie de mon film.
