Troisième long métrage de Leyla Bouzid, cinéaste tunisienne révélée par À peine j'ouvre les yeux en 2015, À voix basse a pour cadre la ville balnéaire de Sousse. C'est là, dans une maison où cohabitent trois générations de femmes, que débarque Lilia, ingénieure parisienne revenue de France pour enterrer son oncle Daly, retrouvé mort à moitié nu dans la rue. Alors qu'elle tente d'éclaircir le mystère entourant sa disparition, la jeune femme se heurte aux réticences de sa famille, tentant de tracer son chemin entre secrets et non-dits faisant aussi écho à son histoire personnelle. La trame d'un récit permettant à la réalisatrice de s'emparer du tabou de l'homosexualité en Tunisie, au confluent de l'intime et du politique. Elle nous en parlait lors de la dernière Berlinale, où À voix basse était présenté en compétition.
Comment ce projet est-il né ?
Tout est parti de la maison. La maison où se déroule le film est celle de ma grand-mère, où je passais toutes mes vacances quand j'étais enfant. À son décès, ma famille a décidé de la vendre, et elle va vraisemblablement être détruite parce que dans ce quartier du centre de Sousse, toutes les maisons anciennes cèdent la place à des buildings. Je tenais cependant à la filmer, et j'ai conclu un accord avec ma famille pour qu'elle ne soit pas vendue avant d'y avoir tourné. J'y aspire depuis toujours : je me sens intimement liée à cette maison, à la ville de Sousse, et à la figure de ma grand-mère et de cet oncle qui vivait avec elle. Je voulais travailler sur ce personnage d'un oncle dont la vie a été perdue, faute d'avoir été en mesure de faire ce qu'il aurait dû – une vie gâchée à laquelle je tenais à donner un sens, ce que je peux faire à travers Lilia. Les filmer revient aussi à donner une vie à des personnages qui n'existent pas dans le cinéma arabe, où on ne les voit pas.
Vous montrez une sous-culture homosexuelle dans cette petite ville tunisienne. Dans quelle mesure s'agit-il d'une représentation réaliste ?
Je connais très bien la ville de Sousse parce qu' une bonne partie de ma famille y vit. C'est une ville très conservatrice, mais on y trouve néanmoins beaucoup de bars et de clubs, ainsi que des zones touristiques. J'ai passé du temps dans ces endroits, et j'ai rencontré beaucoup de monde. Je n'ai pas fait de recherches sociétales, n'étant pas sociologue, mais j'ai consacré beaucoup de temps à parler aux gens de leurs expériences, de leurs relations, etc. Donc, oui, cette sous-culture est bien présente. Le bar que l'on voit dans le film existe, même si pas à l'identique, et les garçons qui s'y trouvent viennent de Sousse.
À voix basse dépeint un double combat : un combat culturel, pour l'acceptation des gens pour ce qu'ils sont. Mais aussi un combat générationnel, dont les enjeux s'écartent sensiblement du précédent. Pourriez-vous en parler ?
Le film a plusieurs niveaux, et de nombreux personnages avec chacun leur univers propre. La grand-mère appartient à sa génération à elle, elle est probablement plus dure avec ses filles qu'avec sa petite-fille, et on peut imaginer qu'elle a détruit la vie de son fils tout en l'aimant trop. En même temps, on l'apprécie en tant que spectateurs parce que elle reste une grand-mère. J'essaie toujours d'avoir des personnages complexes : il y a trois générations, et chaque femme dans cette maison a sa voix personnelle, sa manière d'être et sa propre énergie. Il était par ailleurs important à mes yeux de montrer qu'il y avait des jeunes, comme les cousins, qui sont homophobes, que les choses ne sont pas si simples. J'ai voulu montrer trois manières de vivre l'homosexualité en Tunisie : Daly, qui ne l'a pas assumée ou n'a pas pu l'assumer face à sa famille, qu'il a préféré protéger au prix de son propre sacrifice. Lilia, qui vit son homosexualité mais à distance, ce à quoi sa tante l'encourage et qui est peut-être plus facile, même si ça finit par être un problem, parce qu'elle ne peut pas se scinder en deux, et enterrer une part d'elle-même quand elle est en Tunisie. Et puis, il y a ces garçons, qui sont les plus courageux à mes yeux, parce qu'ils vivent leur homosexualité en Tunisie et que c'est difficile. Mais comme le dit l'un d'eux : "C'est dur, mais on s'habitue à tout dans ce pays."
L'homosexualité est illégale en Tunisie. Comment avez-vous réussi à financer votre film, et à le tourner sur place ?
On peut tourner des films qui ne sont pas conformes à la loi. Combien de meurtres n'y a-t-il pas dans les films ? Imaginez qu'on se retrouve en prison parce qu'on a filmé des meurtres, ce qui est contraire à la loi (rires). Mais nous avons été très discrets. Nous n'avons pas obtenu de financement en Tunisie, ni des fonds de soutien arabes, nous avons eu la chance de trouver l'argent en France. Il faut être ingénieux pour financer un film, cela requiert beaucoup d'énergie. Pendant le tournage, nous sommes restés discrets, et tout s'est bien passé.
Cette Berlinale s'est ouverte sur un film qui s'appelle No Good Men. Y a-t-il un "homme bon" dans À voix basse ? Pourriez-vous parler des rôles masculins dans le film ?
Le père de Lilia, que l'on voit un moment, me semble être quelqu'un de bon. Il est au courant de la vie de Lilia, et cela ne lui pose aucun problème. Mais le film se passe dans la maison, et cette maison est reliée à toutes ces femmes. Dans les pays arabes, les intérieurs sont le territoire des femmes, alors que la rue et les extérieurs sont plus ceux des hommes. En tant que femme, je voulais filmer toutes ces femmes – même s'il y a aussi les cousins, un autre oncle ou les policiers. J'avais envie de filmer des femmes, parce qu'il y a tellement de films où on ne voit que des hommes. Je pense que l'intérieur des maisons est vraiment le territoire des femmes, une figure comme celle de la grand-mère est assez familière : ce sont elles qui s'occupent de la maison, des affaires familiales, et elles aussi qui s'adaptent. Les femmes sont expertes en adaptation. C'est un type de matriarcat qui n'est peut-être pas si facile à comprendre dans le monde occidental et dans les sociétés patriarcales.
Comment avez-vous approché l'esthétique du film ?
Pour la lumière, j'ai voulu travailler dans une atmosphère de clair-obscur, avec une lumière d'abord ténue qui s'insinue dans la maison petit à petit. Et j'ai veillé à filmer les personnages de manière délicate, avec une sensualité qui me semblait en accord avec le titre, À voix basse. Le film dérive d'une enquête vers une recherche intime et une transformation personnelle. J'ai voulu donner une place à chacun des personnages et circuler, tout en installant une atmosphère – avec la maison qui pourrait être un esprit, ou encore la mort de Daly – qui puisse favoriser le sentiment de dériver au gré de l'histoire.
Comment la structure du film, qui part d'une enquête pour ensuite parler de la famille, avec un découpage en une succession de jours, s'est-elle imposée ?
Dès l'écriture, le film a toujours débuté par cet enterrement, avec les hommes se rendant au cimetière, le corps qui sort de la maison, alors qu'on reste avec les femmes. J'ai voulu respecter les rituels encadrant les funérailles en Tunisie, parce qu'ils sont particuliers et très forts. Les femmes ne se rendent au cimetière que le lendemain, seules et uniquement les plus proches. Il y a la cérémonie de la séparation, le fark, dont j'ai voulu qu'elle rythme le film. Ça ne dure que six jours, mais beaucoup de choses se produisent : on part de cette enquête qui entraîne la redécouverte personnelle de Lilia à mesure qu'elle en apprend plus sur la vie de son oncle. Quand on est proche de la mort, on vit beaucoup de choses, et on peut faire des choses que l'on ne ferait pas en temps normal. Il y a énormément de films ou de séries qui traitent de la mort, mais on n'y voit pas son impact à un niveau personnel ou sur l'intimité des gens. On y voit l'enquête, les policiers, alors que je tenais à mettre l'intime à l'avant-plan.
Comment avez-vous découvert Eya Bouteraa, actrice débutante qui joue le rôle de Lilia, et qui est tout simplement formidable ?
Eya menait une autre vie, mais quand le Covid est arrivé, elle s'est dit : "OK, j'ai une autre vie à vivre, je veux être actrice". Elle n'avait jamais joué auparavant, et elle a tout arrêté pour devenir comédienne. Quand j'ai commencé les recherches pour mon film, mon assistante en Tunisie m'a dit qu'il y avait une jeune femme à Paris qui voulait devenir actrice et qui débordait d'énergie, et que même si elle n'avait aucune expérience, je devrais peut-être la rencontrer. Nous avons pris un café ensemble, elle était très joyeuse, souriante, avec beaucoup d'énergie. Elle n'était pas Lilia, elle en était même fort éloignée, mais j'ai voulu voir comment elle jouait. Dès qu'elle a commencé à jouer ce personnage, qui n'a rien d'une fille souriante, quelque chose de très profond s'est dégagé de son regard, un côté mélancolique. La première impression s'effaçait, et on pouvait sentir combien la caméra l'aimait. Elle est très douée, joue très bien de son regard, elle m'a vraiment impressionnée. Et puis, chose incroyable, elle pouvait se tenir face à une actrice aussi charismatique que Hiam Abbass sans être éclipsée. Je pense qu'une belle carrière l'attend.
Vous aviez souligné que cette représentation de l'homosexualité n'existait pas dans le cinéma arabe ou tunisien. Quel impact espérez-vous qu'aura À voix basse ?
Je pense que la représentation et les films peuvent nous faire avancer. Peut-être qu'À voix basse va engendrer des polémiques, mais il va aussi permettre à des gens de se reconnaître et de se voir représentés. J'espère que ce film constituera un petit pas vers la liberté individuelle, et dans l'acceptation que la vie privée est la vie privée, qu'il ne s'agit que d'amour, et que l'amour ne devrait pas être considéré comme un crime. J'espère que le film permettra d'aborder ce sujet et de faire un pas en avant, et qu'il pourra aider des gens à avoir le courage de vivre leur vie.
