Critiques

A Useful Ghost: Pourquoi un fantôme revient-il d’entre les morts ?

Julien Del Percio

Pourquoi un fantôme revient-il d’entre les morts ? Voilà des siècles que cette interrogation matricielle passionne les littératures et les folklores du monde entier. Fable burlesque, queer et politique, A Useful Ghost propose une réponse réjouissante.

Dans A Useful Ghost, les spectres ne sont pas des créatures éthérées et translucides comme il en pullule sur nos écrans : pour entrer en contact avec les vivants, ils animent des objets incongrus du quotidien. Un ouvrier mort sur son lieu de travail hante ainsi ses anciens collègues en prenant possession des machines et appareils ménagers de l’usine. Nat, une jeune femme victime de la pollution à la poussière, apparaît face à son mari March sous la forme d’un aspirateur.

Loin d’effrayer les vivants, ces apparitions d’outre-tombe sont accueillies avec une nonchalance savoureuse : les patrons de l’usine considèrent que les fantômes perturbent l’efficacité du travail à la chaîne, tandis que la famille de March estime que le jeune homme ne devrait pas “se taper un aspirateur”. Une scène très drôle nous dévoile notamment le spectre-aspirateur contraint de patienter toute une nuit dans le hall d’un hôpital, n’étant pas autorisé à rendre visite à son mari en dehors des heures d’ouverture. Dans A Useful Ghost, nul ne se soustrait à l’administration et au système…

Si la légèreté domine la première heure, l’intrigue va progressivement gagner en sous-texte politique. Violemment rejetée pour sa condition de fantôme, Nat va tenter de s’attirer les bonnes grâces de sa belle-famille en chassant les revenants qui perturbent leur usine. C’est à cet instant que le curieux titre du long-métrage prend son sens : pour accéder à la reconnaissance, le spectre doit se révéler utile à la société, quand bien même il doit se retourner contre les siens, dans une sorte d’horrible transfuge de classe post-mortem.

Ce n’est évidemment pas un hasard si tous les fantômes du film sont des personnes queer ou d’anciens activistes politiques (et parfois les deux en même temps), soit des marginaux à l’échelle de la communauté. Sous couvert de fantastique burlesque, A Useful Ghost décrit cette Thaïlande capitaliste qui se précipite, quitte à oublier les individus qu’elle broie dans son sillage. Les fantômes s’apparentent alors à un retour du refoulé aussi nécessaire que jubilatoire.

Julien Del Percio

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