Paolo Sorrentino retrouve son acteur fétiche Toni Servillo pour un nouveau portrait de la politique italienne.
Plus qu’aucun autre réalisateur contemporain, Paolo Sorrentino s’est appliqué à faire des excès de la bourgeoisie et des puissants le nerf de son cinéma. Un cinéma profondément excessif, où se mêle grotesque et mélancolie, qui ré-actualise et amplifie les motifs de l'œuvre de Fellini à travers une mise en scène grandiloquente. Bris de quatrième mur, amples mouvements de caméra, musique électronique, ralentis outranciers : toute la forme embrassait la routine décadente de cette haute société italienne. Une démarche particulièrement visible dans ses fresques politiques, Il Divo et Silvio et les autres, inspirées respectivement de Giulio Andreotti et de Silvio Berlusconi, joué par le même Toni Servillo, où le style de Sorrentino atteignait de nouveaux sommets de vulgarité et de cynisme. Face à La Grazia, cette fois-ci centré sur la vie d'un président fictionnel nommé Mariano De Santis, encore interprété par Servillo, on appréhendait un nouveau portrait au vitriol. Pourtant, à bien des égards, ce troisième film sur la politique crée une nette rupture avec les précédents.
”Je désirais dépeindre ce qu’un politicien italien doit être”, explique Sorrentino lorsqu’il évoque l’idée maîtresse de son nouveau film. Dès les premières scènes, nous découvrons un président De Santis triste et morose, plongé dans la nostalgie, égaré comme un enfant dans son vaste palais. Au détour d’un dialogue avec l’un de ses généraux, il apprend qu’il est surnommé le “Béton armé”, pour sa rigidité, son sérieux, mais aussi son immobilisme décisionnel. Autour de lui, sa fille Dorothea (Anna Ferzetti, très juste) le presse de signer une loi autorisant l’euthanasie en Italie, tandis qu’un de ses amis politiciens lui prie de gracier deux criminels. Deux éléments qui vont structurer l’intrigue et donner la possibilité (ou non) au président d’agir une dernière fois en tant que force politique, avant de céder définitivement la place à son successeur.
Formellement, le long-métrage est sans doute l’un des plus sobres du cinéaste, qui a nettement apaisé ses envolées lyriques habituelles. La Grazia s’impose comme une méditation pour son personnage, une collection de longs face-à-face, tantôt charmeurs, tantôt introspectifs, qui réfléchissent aux notions de responsabilité, de pouvoir et de regrets, sans se départir de l’humour pince-sans-rire savoureux de l’Italien. Bien sûr, Sorrentino reste Sorrentino, et certaines parenthèses renouent avec l’outrance d’antan - comme cette très belle scène au ralenti en compagnie du Président portugais, où Mauriano De Santis voit le reflet de sa propre vieillesse dans la démarche défaillante de ce petit homme, déstabilisé par la pluie et la tempête. Des affèteries qui restent cependant judicieuses et ne déroutent jamais le film de sa dimension réflexive.
Un peu long, La Grazia se dissipe parfois dans son symbolisme et ses nombreuses digressions. Il n’empêche qu’il s’agit d’un film surprenant, fréquemment touchant et surtout étonnamment optimiste de la part de Sorrentino, qui confirme, après La Main de Dieu et Parthenope, qu’il a peut-être atteint une maturité nouvelle en tant que cinéaste.

