Interview

Entretien avec la réalisatrice Mona Fastvold et l'actrice Amanda Seyfried à propos du film Le Testament d’Ann Lee.

Ruben Nollet

L'histoire mondiale a connu très peu de femmes chefs religieux. Avant 1800, on n'en connaît que dix, dont Ann Lee, l'une des plus remarquables. Au milieu du XVIII e siècle, sans aucune formation ni culture, cette humble Britannique a fondé les Shakers, un mouvement qui exprime sa foi en Dieu en chantant, criant et dansant sans retenue et sans vergogne. Leurs célébrations étaient une sorte d'exorcisme musical plein d'amour, et leur vision a remporté une forte adhésion. Au grand dam de certains concitoyens et du gouvernement, qui n'appréciaient guère cette bande de libres penseur·euses. Dans Le Testament d’Ann Lee, en compétition officielle à la Mostra de Venise en 2025, la réalisatrice Mona Fastvold nous emmène à cette époque, et Amanda Seyfried se lance sans crainte dans le rôle principal.

Ann Lee était d'origine très modeste et analphabète. Pourquoi tant de gens la considéraient-ils alors comme le Christ revenu sur terre ?

Mona Fastvold : Parce qu'elle rayonnait d'empathie et de bienveillance, et parce qu'elle croyait en un monde où ces valeurs étaient primordiales. Elle a esquissé l'image d'un monde où les gens seraient respectés et se sentiraient en sécurité. Une société sans classes, avec une égalité absolue entre les genres et les ethnies. À une époque où les femmes n'avaient aucune autonomie, cette idée était inconcevable. En tant que femme, vous étiez alors essentiellement la propriété de votre mari. D'ailleurs, de nombreux hommes voulaient également se débarrasser des règles en vigueur. Ann Lee s'adressait aussi bien aux femmes féministes qu'aux hommes qui rêvaient d'un autre type de société.

Nous sommes aujourd'hui 250 ans plus tard, et nous n'avons toujours pas atteint cette égalité. Qu'est-ce que cela dit de nous ?

Amanda Seyfried : L'histoire évolue par cycles. Je suis convaincue que nous changeons et grandissons, et beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Nous nous comprenons globalement mieux les un·es les autres. Mais nous sommes encore loin du but, et il est parfois décevant de constater que nous avons moins évolué que nous le souhaiterions. On pourrait penser que tout le monde aspire à un monde fondé sur l'égalité et la bonté. Mais la peur fait faire des choses étranges aux gens. La peur est la raison pour laquelle certains ont alors voulu tuer Ann Lee. Simplement parce qu'elle dirigeait un mouvement plein de chants et de danses ! Mais je garde espoir.

Faut-il la considérer comme une sorte de gourou de secte ?

Fastvold : Je ne pense pas. Je préfère la qualifier de leader religieux. J'associe le mot « secte » à des personnes qui créent une religion dans le but de s'enrichir, d'acquérir de la renommée ou d'exploiter les autres, que ce soit sexuellement ou non. Les Shakers n'étaient pas comme ça. Ils voulaient simplement un endroit sûr et paisible pour pratiquer leur foi, danser, fabriquer des meubles et inventer des choses. D'ailleurs, on pouvait aller et venir comme on voulait. Il y avait ce qu'on appelait les « Winter Shakers », des personnes qui rejoignaient le mouvement pendant l'hiver, y travaillaient et recevaient de la nourriture et un logement. Au printemps, ils repartaient. Et cela ne posait aucun problème.

Ann Lee a eu quatre enfants, qui sont tous morts en bas âge. Comment cela l'a-t-elle marquée ?

Fastvold : C'est l'une des raisons pour lesquelles nous éprouvons tant de tendresse à son égard. Je trouve incroyable qu'une personne puisse porter un tel traumatisme et continuer à aller de l'avant. Au final, c'est l'histoire extraordinaire d'une femme qui a vécu le pire qu'un être humain puisse vivre. Pas une fois, mais quatre fois ! Et au lieu de sombrer complètement, elle prend cette douleur profonde, la transforme en énergie positive, fonde une religion et crée la plus grande utopie de l'histoire américaine. C'est comme si elle avait dit : « Mes enfants sont morts. Maintenant, je vais devenir la mère du monde entier. Je veux aimer tout le monde. C'est désormais ma mission dans cette vie. »

Seyfried : Cette décision était en partie motivée par des raisons personnelles. Elle n'était pas tout à fait désintéressée. Ann devait trouver un moyen de se reconstruire, de se sentir mieux. Après tout, c'est ce que nous recherchons tous. C'est la raison pour laquelle nous prenons des drogues, buvons de l'alcool, avons des relations sexuelles et faisons tant d'autres choses. Mais Ann a pris son chagrin et l'a transformé en quelque chose de divin. Cela peut sembler extrême vu avec nos yeux modernes, mais c'était tout ce qu'elle connaissait, et elle avait probablement l'impression qu'il ne lui restait plus rien d'autre. Je trouve magnifique quand quelqu'un essaie non seulement de survivre, mais aussi de s'épanouir.

Le Testament d’Ann Lee est en quelque sorte une comédie musicale. Quelle importance ont eu pour vous, en tant qu'actrice, ces numéros chantés et dansés ?

Seyfried : C'était une autre façon d'aborder le côté spirituel de l'histoire. Je ne suis pas religieuse au sens traditionnel du terme. Mon Dieu, c'est Mère Nature. Mais quand on chante et danse ainsi, on se rapproche de Dieu. C'est comme une prière. On se rapproche de soi-même. Tu ressens mieux tes émotions. La musique nous remue, au sens propre comme au figuré. C'est un langage universel. Et c'est aussi tout simplement génial de pouvoir se sentir aussi libre en tant qu'actrice, de pouvoir émettre les sons que l'on veut et bouger comme on veut. Tout commence dans le corps. Je suis convaincue que ce chant et cette danse libres ont également attiré ses adeptes. C'était irrésistible, une pure liberté, bouger, crier, pleurer et chanter comme on en a envie.

Il existe de nombreux points communs entre Le Testament d’Ann Lee et _The Brutalist _de votre partenaire Brady Corbet. Est-ce logique quand on sait que vous avez coécrit les deux films ?

Fastvold : Ce qui est amusant, c'est que Brady et moi pensions travailler sur deux histoires totalement différentes. Et c'est effectivement le cas. Après tout, il s'agit ici d'une histoire sur une femme leader religieux au XVIII e siècle, pleine de musique et de mouvement, tandis que The Brutalist racontait l'histoire d'un architecte masculin au XX e siècle. Mais lorsque Le Testament d’Ann Lee a été terminé, nous nous sommes regardé·es et nous avons compris : « C'est encore un film sur quelqu'un qui tente désespérément de construire quelque chose qui semble totalement impossible, un personnage animé par une irrésistible envie de créer. » Et nous avons alors réalisé que nous étions exactement pareils. (rires) En même temps, c'est une histoire universelle. Nous cherchons tous un endroit où nous pouvons être nous-mêmes. Cela n'a pas besoin d'être aussi grandiose ou spectaculaire que dans The Brutalist ou dans ce film. Vous pouvez aussi le trouver chez vous, dans un petit appartement avec quelques plantes et un chat. Ou dans un bon repas que vous avez préparé pour votre bien-aimé·e.

LE TESTAMENT D’ANN LEE

Un regard sur la vie de la femme qui, au XVIII e siècle, a fondé l'une des religions chrétiennes les plus singulières qui soient : les Shakers, qui adoraient Dieu par la danse et le chant libres. La réalisatrice Mona Fastvold en fait une comédie musicale historique.

Ruben Nollet

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