Critiques

Yellow Letters : un couple dans la tourmente

Jean-François Pluijgers

Yellow Letters s'ouvre sur le triomphe d'un couple d'artistes prestigieux, Aziz (Tansu Biçer) et Derya (Özgü Namal), respectivement metteur en scène et comédienne, dont la nouvelle création vient d'éblouir le théâtre national d'Ankara. Tout au plus si un incident en apparence anodin – la star refuse de respecter le protocole et de poser avec le gouverneur qui avait ostensiblement quitté la représentation – vient émailler la première. Il n'en faut guère plus pour que leur existence bascule, le couple d'intellectuels devenant les cibles du régime d'Erdogan, l'un et l'autre recevant une "lettre jaune" synonyme de licenciement – lui, de l'université où il enseignait, elle du théâtre – en raison de leurs opinions. Le début d'une entreprise de déstabilisation qui va voir leur situation se dégrader toujours plus, les obligeant à se réfugier avec Ezgi (Leyla Smirna Cabas), leur fille de treize ans, à Istanbul, chez la mère d'Aziz, tandis que leur mariage est mis à l'épreuve de cette précarité nouvelle...

Trois ans après La Salle des profs, le cinéaste allemand d'origine turque Ilker Çatak est de retour avec un drame intense et acéré aux accents bergmaniens. Inspiré par les purges opérées par le régime Erdogan à partir de 2016, Yellow Letters rappelle fort à propos les dangers des dérives autocratiques – un constat débordant du cadre de la seule Turquie, comme en atteste le choix de Berlin pour représenter Ankara et Hambourg pour Istanbul, artifice de mise en scène inspiré suggérant la teneur universelle du message. Sa réussite, le film la doit aussi au brio avec lequel Çatak mêle intime et politique, dépassant la simple dénonciation utile pour s'attacher à la manière dont la répression va insidieusement miner de l'intérieur ce couple jalousé, bientôt poussé dans ses retranchements au point de reconsidérer ses engagements politiques et artistiques, et jusqu'à sa relation. Un propos brillamment incarné par un duo d'acteurs étincelants, les compositions d'Özgü Namal et Tansu Biçer achevant de conférer à Yellow Letters une force exceptionnelle. Ours d'or mérité à Berlin.

Yellow Letters

Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement son licenciement. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple.

Jean-François Pluijgers

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