Chaque matin, très tôt, Colin (Harry Melling) est tiré de son sommeil par une alarme provenant du salon. Là-bas, sur la table basse, une liste de tâches l’attend : faire les courses, s’occuper des corvées ménagères, préparer les repas. Pendant ce temps, son compagnon Ray (Alexander Skarsgård) triture sa bécane, interprète des ballades mélancoliques au piano et regarde la télé sur le canapé aux côtés de son chien. Colin, lui, n’a pas droit au canapé. Ni au lit d’ailleurs : il dort sur le tapis. Il n’a pas droit non plus aux embrassades, aux caresses ou même à prendre la parole sans l’avoir demandé. Plus tard, dans un accès d’audace, Colin interroge Ray : “Est-ce que tu m’aimes ?”. Le bellâtre blond lui répond, laconique : “Ce n’est pas ce genre de relation.”
Le sado-masochisme au cinéma n’a pas toujours connu des jours heureux. Limitées à leur aspect sulfureux dans les films plus populaires, ces pratiques ont surtout alimenté des dark-romance à tendance misogyne, tels que Cinquante Nuances de Grey ou 365 Jours. Plus rares sont les films qui craquent le vernis subversif pour explorer réellement ce qui se cache derrière ces rapports asymétriques (et parfois violents).
C’est la grande qualité de Pillion : scruter sans jugement, sans explication psychologisante, les mécanismes d’un univers singulier. Jusqu’au bout, Ray reste un mystère pour nous. D’où lui vient ce plaisir pour la domination ? Quelle personne est-il lorsqu’il n’est pas en compagnie de Colin ? A-t-il eu des relations amoureuses plus traditionnelles auparavant ? Tous ces éléments appartiennent au hors-champ. Ce qui intéresse le cinéaste britannique Harry Lighton, c’est la manière dont la relation SM se noue, ainsi que le cheminement du jeune Colin, qui va peu à peu trouver sa place au sein de ce schéma si particulier.
Net et sans fioriture, Pillion ne nous épargne pas grand chose des moments intimes des deux tourtereaux, quitte à parfois malmener notre confort et nos valeurs morales. Pourtant, c’est justement à travers ces instants de dénuement total que le film fait jaillir une vérité plus profonde : malgré la brutalité des rapports, l’inégalité des rôles de chacun et l’absence de communication verbale, Ray et Colin atteignent parfois une indescriptible osmose, cristallisée dans un échange de regard complice, un éclat de tendresse fugace.
Avec Harry Melling, Alexander Skarsgård. 107 minutes, Royaume-Uni/Irlande.
