Voilà une quinzaines d'années qu'Arieh Worthalter s'est imposé dans le paysage cinématographique franco-belge, alignant des compositions marquantes dans des films aussi divers que Les Anarchistes, d'Elie Wajeman, Girl, de Lukas Dhont, Duelles, d'Olivier Masset-Depasse, Serre moi fort, de Mathieu Amalric, ou Rien à perdre, de Delphine Deloget, avant que son incarnation magistrale de Pierre Goldman dans Le Procès Goldman, de Cédric Kahn, ne lui vaille un César et un Magritte du meilleur acteur amplement mérités. Quelques mois après Les Braises, de Thomas Kruithof, on retrouve aujourd'hui l’acteur anversois aux côtés de Jan Hammenecker dans Dust, thriller psychologique de la cinéaste belge Anke Blondé, un film lointainement inspiré de l'affaire Lernout et Hauspie. Les deux comédiens y campent Luc et Geert, les deux fondateurs d'une société spécialisée dans la technologie vocale dont l'empire est sur le point de s'effondrer suite à la révélation de pratiques frauduleuses, leur laissant 24 heures pour sauver ce qui peut l'être. Arieh Worthalter nous en parlait récemment lors de la Berlinale, où le film était présenté en compétition.
Qu'est-ce qui vous a parlé dans le scénario écrit par Angelo Tijssens ?
Déjà, l'écriture d'Angelo, parce que j'avais déjà travaillé sur ses scénarios (pour Girl, NDLR). C'est extrêmement fort : Angelo a la capacité de cacher énormément de couches dans le scénario et dans la construction des personnages de manière très subtile. Tu n'es pas en train de lire une scène et de recevoir de l'info dans tous les sens : si de l'information il y a, elle est transmise dans de l'action ou dans de l'émotion, retenue ou affichée. Et ça, c'est jouissif. Un scénario, on sait très vite si on connecte ou pas avec le rythme. Il peut y avoir une fâcheuse tendance à balancer de l'information dans tous les sens, et après, à nous de trouver une manière de rendre ça vivant, ça demande beaucoup d'énergie. Chez Angelo, c'est fluide immédiatement, ce qui est très jouissif. Et puis, il y a le personnage, qui était très troublant, cet homme complètement enfermé dans sa propre douleur, dans ses propres empêchements, dans cette vision qu'il a de ce qu'il doit être, de ce qu'il aimerait être. Ces rôles-là constituent des défis émotionnels. Et moi, ça m'existe d'aller là-dedans, parce qu'on apprend des choses sur l'autre et sur soi.
Sans la nommer, le film est inspiré de l'affaire Lernout et Hauspie. Vous êtes remonté à cette affaire ?
Non. Enfin oui, par intérêt personnel. Mais professionnellement, je n'en ai pas eu besoin. Même sur le scénario, il était clairement dit qu'il ne s'agissait pas de cette affaire-là, même si cet événement a inspiré l'envie de raconter cette histoire de deux hommes. Mais on ne parle ni de la manne financière, ni de l'implication des Américains, on s'en fout de tout ça. On est vraiment sur l'histoire de deux hommes qui ont essayé de créer un petit empire qui s'écroule.
De quoi avez-vous concrètement nourri votre personnage, Geert ?
Il y a le scénario. Ensuite, mon métier, c'est aussi observer le monde, observer les gens. Il y a des gens que tu as rencontrés qui sont comme lui ou pas, il y a la réalisatrice, l'auteur, qui vont beaucoup te nourrir de leurs idées, de leurs références. Et il y a une part d'intuition, d'instinct. Tu vas construire de toute ton expérience, et espérer que ça fonctionne. On essaie, parfois, ça ne marche pas, et on réajuste le tir en essayant de comprendre pourquoi ce n'est pas bien, sans quoi on va refaire toujours la même erreur. C'est avoir de l'amour pour notre condition humaine, et essayer de d'abord voir cet homme sans se dire "il est comme ça parce que ça, ça ou ça", parce que même si ça peut être intéressant, la backstory etc., ça ne t'aide pas à savoir ce qu'un homme ressent ou ne ressent pas. Et moi, ça m'intéresse plus de me demander ce que ressent le personnage et comment ce qu'il ressent ou pas influe ou informe ses actions dans le monde, c'est ce que j'essaie d'aller décortiquer. Les situations sont données dans le scénario, donc je n'ai pas besoin d'aller inventer ce qu'il aurait fait s'il avait été astronaute.
Comment avez-vous travaillé avec Jan Hammenecker, qui incarne Luc, un personnage plus émotif alors que Geert est plus calculateur. Comment avez-vous construit leur relation ?
Elle est inscrite sur le papier, donc tu sais que c'est là-dedans qu'ils s'embarquent, et dans le meilleur des mondes, il y a une connivence qui naît avec tes collègues. Parfois, ça ne passe pas, ça arrive comme partout qu’on n’accroche pas avec quelqu’un, mais même là, ça peut être intéressant et très riche pour un personnage. Mais entre Jan et moi, c'était super tout de suite, on s'aime bien, et on a envie de parler ensemble. Dans ces circonstances, les acteurs ouvrent une couche en plus à leur partenaire, comme s'ils lui montraient des secrets de manière subliminale. Et tu te nourris du rythme de l'autre. En fait, toute l'émotivité que je voyais chez Jan, avec les choix qu'on avait faits des personnages, me permettait bizarrement de pouvoir être beaucoup plus sur la réserve. Et ma manière d'être sur la réserve lui permettait d'occuper la place de l'émotivité. Ca commence un peu comme deux musiciens qui échangent des phrasés, sentir ce moment naître est très riche. Et pour ça, il faut faire confiance sur le plateau, parce que tu ne peux pas savoir avant. Tu commences à jouer une scène, et il est possible qu'on joue tous quelque chose de différent. Ca arrive, et la réalisatrice est là pour remettre les choses en place parce que c'est sa vision du film qui prime.
Anke Blondé présente vos deux personnages comme des produits du monde patriarcal. Vous partagez son analyse ?
Je la comprends, même si ce n'est pas mon prisme d'entrée dans le personnage, parce que ça ne me permet pas de travailler. Je peux avoir ces pensées tous les jours, même en lisant un article, et je suis d'accord avec elle. Mais quand on dit "c'est des produits du monde patriarcal", pour moi en tant qu'acteur, je suis bloqué avec une idée, avec une analyse et presque avec un jugement sur mon personnage qui l'enferment. Je vais plutôt essayer d'aller ressentir d'abord de quelle manière il n'est pas un produit mais un sacrifice de ce monde-là s'il l'est. Et une victime aussi, parce que tu le deviens, tu ne l'es pas de naissance. Bien sûr, il y a tout ça. Mais je suis toujours plus attiré dans le travail et la recherche par ce qui fait les fragilités et les peurs des personnages, parce qu'on agit beaucoup par rapport à ce qu'on ne veut pas voir ou éviter. Et j'essaie d'aller chercher chez Geert pourquoi il veut donner cette image de lui, et pourquoi il cache ça, pourquoi il s'affiche comme ceci, pourquoi il n'est pas capable d'empathie à ce moment-là. C'est là que ça devient intéressant, parce que pourquoi moi, je n'y arrive parfois pas dans la vie ? Pourquoi est-ce que quand je suis en famille, je donne une certaine image de moi à table ? Je résiste à quelque chose, pourquoi ? Ces choses-là me fascinent, parce qu'on recherche tous un peu plus la paix dans notre vie. Mais oui, ce sont des produits d'un monde patriarcal, de production de masse, de profit constant.
Si votre personnage suit un parcours intérieur, ce contexte dans lequel il évolue - cette course au profit, à la reconnaissance sociale - n'est évidemment pas anodin. Dans quelle mesure le fait qu'il y ait un background qui dise quelque chose sur notre monde intervient-il dans vos choix de rôles ?
Ce serait un peu malhonnête de dire "non, je m'en fous", parce que beaucoup de mes rôles, en effet... Je pense que c'est en partie quelque chose qui m'appelle, mais aussi le fantasme de réalisateurs qui se disent "ce mec va bien fonctionner dans..." Il y a plusieurs choses ensemble, mais j'ai besoin de sentir, quand je lis un scénario, que je m'inscris dans une histoire collective. Même si j'adorerais faire un jour un western ou un film dans l'espace, ça serait un rêve de gamin. Mais c'est vrai que je suis souvent attiré par des gens qui sont aux prises avec ce que c'est de pouvoir être dans une certaine vérité personnelle et, du coup, collective. Pouvoir être avec les gens, vraiment. C'est beau, les gens qui s'empêchent d'être, je trouve : ils s'empêchent d'être simples, de pouvoir être heureux, de pouvoir profiter d'être avec les autres. Ca me fascine, parce qu'on vient d'un siècle où il y a eu beaucoup de ça, et c'est encore le cas. Et où les mécanismes de vivre ensemble qu'on a mis en place amènent beaucoup de souffrance. Beaucoup de gens acceptent peut-être de vivre avec cette souffrance pour pouvoir en retirer du confort. On accepte de souffrir pour avoir du confort, mais une fois qu'on l’obtient, ce confort ne peut pas effacer la souffrance qu'on a eue. Ca me fascine dans les rôles, peut-être parce que j'ai grandi, comme tout le monde, avec des gens qui ont souffert, et que j'y étais très sensible, je n'arrivais pas à comprendre, enfant, pourquoi les gens n'allaient pas bien. En lisant ces personnages, je me dis "tiens, il est empêché". Pierre Goldman est quelqu'un d'empêché, quelqu'un qui souffre. Le vivre ensemble m'importe, ça m'intéresse, même s'il y a d'autres rôles qui ne sont pas du tout là-dedans.
Sans que ce soit systématique, on peut voir une constante dans votre filmographie. Ce n'est pas pour rien, par exemple, si on vous a vu récemment dans Les Braises, le premier film de fiction à avoir parlé des Gilets jaunes...
Non, mais on est venu me demander de le faire, ça se communique parce que je fais des trucs comme ça. Des choses comme l'injustice m'émeuvent. Vu que mon métier consiste à raconter des histoires, autant en raconter qui nous émeuvent, ou qui nous mettent en colère. Peut-être que le théâtre était une des premières thérapies collectives : on allait ensemble voir se déchaîner sur scène des passions humaines qu'on n'était pas forcément obligé de vivre en dehors, mais qu'on pouvait questionner ensemble, exorciser... Je le fais pour moi dans mon travail : je suis capable d'aller, à travers un personnage, toucher à des choses vraiment difficiles parce qu'elles te renvoient à d'autres choses, en toi. On gère tous des choses compliquées. Et en même temps, sans parler de responsabilité, ça fait partie de ma fonction de raconter le monde dans lequel on vit pour les gens qui y vivent, moi inclus. Après, il m'arrive d'avoir envie d'aller au cinéma pour juste voir un film d'aventures, mais mine de rien, il y a des degrés. La poésie, c'est ça aussi : des degrés de mise en abîme du vécu. Quand tu vas voir un film comme One Battle After Another, de Paul Thomas Anderson, tu vis un moment de cinéma quand même très effréné, il y a de l'aventure, de l'action, mais en sous-couche, il s'agit aussi de lutte (...) On est toujours en train de raconter ce que les gens traversent, et comment ils essaient de trouver une réponse à leur existence.
