Découvert il y a dix ans avec Even Lovers Get the Blues avant de signer Lola vers la mer, Laurent Micheli a choisi, pour son troisième long-métrage, d'adapter Nino dans la nuit, roman écrit à quatre mains par Simon Johannin et Capucine Azavielle. L'histoire de Nino Paradis (Oscar Högström), vingt ans et en galère, embarqué avec sa compagne Lela (Mara Taquin) et quelques autres dans une errance parisienne à l'issue incertaine. Un voyage au bout de la nuit incandescent et sensoriel dont nous parlait récemment le cinéaste bruxellois.
Qu'est-ce qui vous a parlé dans le roman de Simon Johannin et Capucine Azavielle ?
Plein de choses. Ce qui m'a tout de suite surpris, c'est la justesse avec laquelle la jeunesse était décrite – une partie de la jeunesse, évidemment, c'est un angle. Mais c'est un angle que j'avais l'impression de connaître dans la vie, dans le monde, je n'avais jamais lu la jeunesse décrite avec autant d'acuité, de véracité, de force, avec un aspect presque documentaire. Il y avait aussi une langue incroyable, très forte, très charnelle, très physique et très cinématographique. Cette langue permet de ne jamais enfermer les personnages dans leurs difficultés sociales. On a souvent tendance – et j'en suis très friand en tant que spectateur ou lecteur – à regarder des sujets sociaux avec une forme de distance, une langue pour la littérature ou une mise en scène pour le cinéma qui est plutôt en retrait, qui va laisser le naturalisme opérer, et ça fonctionne. Mais là, la langue leur donne un souffle, un élan de vie, de la lumière, et ça m'a beaucoup touché. J'ai eu envie de m'en servir pour en faire un objet au cinéma, parce que je trouvais intéressant d'essayer d'aller toucher des thématiques sociales mais sans user des mécaniques du cinéma social habituel. Et il y avait aussi ces sensations que j'avais à la lecture de trop plein, de nausée, de lendemain de fête. Cela m'a semblé fou d'éprouver des sensations physiques en lisant un livre, et j'ai eu envie d'essayer de retranscrire ça au cinéma.
Ça veut dire que vous avez tout de suite vu un film dans le livre ?
Non, j'y voyais un truc plus impressionniste. Un gros boulot d'adaptation a été nécessaire, parce que le roman est plutôt de l'ordre de la chronique, très fouillé, c'est une grosse matière, et il a fallu tirer des fils, prendre deux personnages et les mixer. Il y a quand même un regard posé sur le roman, notamment sur le côté collectif, qui y est un peu présent mais pas tant que ça, alors que moi, c'est quelque chose auquel je crois beaucoup dans la vie, l'amitié, le collectif, le groupe comme forces de résistance. J'avais envie de ramener ça, c'était l'un des enjeux de l'adaptation, et aussi de ramener une vision plus contemporaine sur certains aspects. Le roman est sorti en 2019, et le monde évolue très vite. Sur la question des violences sexuelles, qui y est présente, il fallait complexifier un peu; j'avais aussi envie de mettre plus en avant sa copine qui, dans le roman, me semble un peu trop dans l'ombre du personnage principal. Et il y avait aussi toutes ces questions sociétales contemporaines – la place des migrants, ou le manque de place, le logement à Paris... – que j'avais envie de ramener un peu au premier plan.
Le film aborde en effet pas mal de questions sociétales : les violences sexuelles, la précarité, la soif de reconnaissance... Comment avez-vous procédé pour conserver le souffle du film sans verser dans le film à thèmes, aussi importants soient-ils ?
C'est un drôle d'équilibre, mais je crois que ce qui a guidé l'énergie du film, c'est ce que vit le personnage. La structure est celle d'un roman picaresque, avec un personnage principal anti-héros, nécessiteux, qui va, de petit larcin en petit larcin, traverser différentes strates de la société. Et nous faire découvrir ici, le milieu de la nuit un peu underground puis, ici, celui de la mode chez des bourgeois etc., et tout ça mis bout à bout va faire un portrait de la société. Ca a guidé le mouvement, ainsi que le fait que ce personnage n'a jamais vraiment le temps d'agir pour lui-même, il n'est qu'en réaction. Il traverse ces différentes questions sociétales, mais ce qui le guide, c'est le besoin de survivre, de bouffer, de réponses. Et de trouver des réponses qui ne sont souvent pas les bonnes, mais qui sont ce qu'il peut. Avec aussi le souci d'oser montrer des personnages imparfaits, je trouve ça hyper important. On a un peu tendance ces derniers temps dans le cinéma d'auteur à créer des personnages qui n'ont pas beaucoup de défauts, parce qu'en fait, je crois que c'est plus facile de suivre des gens qui se battent contre des choses extérieures, qui poursuivent un objectif plus identifié. Alors que là, il y a quelque chose de plus trouble, l'objectif se trouve en cours.
Considérez-vous Nino dans la nuit comme un récit d'apprentissage ?
D'une certaine façon. D'apprentissage, mais d'apprentissage philosophique, spirituel, métaphysique, quelque chose comme ça. Il n'apprend pas grand-chose, mais il apprend tout, parce qu'il apprend qui il est et ce qui va guider sa vie. Il apprend cette chose qui peut paraître banale et simple qui est d'affirmer "je vais dire non à ça pour moi". C'est presque le seul moment où il agit vraiment, où il n'est pas en réaction mais dans l’agissement. C'est là que pour moi, il s'ancre. On a d'ailleurs tenté que la voix off ait une forme d'évolution dans ce sens, et qu'elle soit de plus en plus alignée entre ce qu'il agit et ce qu'il dit, alors qu'au début, ce n'est jamais aligné.
Nino est un personnage sur le fil. Qu'est-ce que cela a induit comme choix de mise en scène ?
Le premier choix de mise en scène a été celui de l'acteur (Oscar Högström, NDLR). C'est le choix du contraste, et d'aller toujours travailler un peu cet endroit de contraste, c'est-à-dire un personnage qui est écrit comme faisant de mauvais choix et étant imparfait, tout en n'étant jamais dans une posture viriliste mais dans quelque chose de plus tendre, de plus en rondeur, de plus enfantin et fragile. Je trouvais important de ramener ça. Oscar est quelqu'un qui ose aller au bord du précipice, en termes de jeu aussi. Quand je dirige les acteurs, surtout les rôles principaux, je veille à créer une vraie relation de confiance qui permet de pousser les choses. Sans jamais se mettre en danger, parce que ce n'est ni ma méthode ni mon envie, mais en osant aller dans ces endroits de contraste, et en cherchant à montrer comment le personnage est imparfait, se fait mal, cherche à bien faire mais...
Vous optez aussi pour une mise en scène sensorielle...
Absolument. En fait, j'avais envie d'être dans une forme de lyrisme, presque de baroque. J'ai toujours adoré l'expressionnisme. Dès mes 15 ans, c'est un mouvement qui m'a beaucoup intrigué, dans lequel je me suis plongé adolescent et jeune adulte, et je pense que ce besoin d’exprimer à travers la mise en scène les ressentis émotionnels intérieurs des personnages existe en moi. Donc, par les mouvements de caméra, la lumière, la physicalité de l'image presque et la musique. C'est quelque chose d'un peu baroque, grandiloquent, vivant, parfois sans retenue, mais j'espère toujours subtil, et qui ose en tout cas aller dans ces zones-là. Encore une fois aussi parce qu'en parlant de ces personnages très précaires, dont la vie n'est en fait pas très glorieuse, ça permettait d'amener, sans jamais la romantiser, un souffle et une forme d'espoir.
Pourquoi avoir choisi de faire de Nino un poète ?
C'était important pour moi de lui donner une perspective d'avenir, je n'ai pas envie de le condamner. Je trouve que c'est un personnage qu'on voit souvent dans le cinéma d'auteur francophone, un petit gars de banlieue, qui est habillé en jogging et fait de la merde. Je ne voulais pas l'enfermer, j'avais envie de dire qu'il se trouve qu'en fait, dans son téléphone, il a des trésors, parce qu'il a un regard sur le monde hyper surprenant et beau. C'est quelque chose que j'essaie de faire dans la vie : on a beaucoup à gagner à essayer de dépasser les clichés des gens qu'on regarde, et à se dire que derrière chaque cliché, il y a toujours des êtres humains et beaucoup de complexité. Lui donner cette place-là me semblait hyper important politiquement. Et il y avait aussi un clin d'œil presque méta par rapport à Simon Johannin.
Le parcours de Nino l'amène à s'interroger sur les compromis que l'on est prêt à faire ou ne pas faire. Cela reflète-t-il vos questionnements de cinéaste ?
Oui, mais très sincèrement, je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Ça vient du roman, même si la fin du film est très différente. Et je me rends compte qu'en fait, comme c'est toujours le cas, j'y ai mis beaucoup de moi. Quel est le prix de ma liberté ? Jusqu'où suis-je prêt à aller pour vendre mon art ? L'industrie du cinéma s'est tellement durcie que la question du compromis est constante. Qu'est-on est prêt à lâcher et à ne pas lâcher ? Cette question ne me lâche pas, et je pense qu'elle lâche très peu d'artistes en vérité. Voire tout citoyen, parce que je crois que la question de l'éthique, de la morale presque, même si ce n'est pas tellement comme ça que je la ressens, est constante. Le capitalisme est partout, on s'y est habitués très fort, moi le premier, c'est pour ça que je n'aime pas trop parler de morale, parce que je m'inclus vraiment dans tout ça, je ne suis pas du tout au-dessus des autres. Et je suis souvent confronté à la question : "jusqu'où es-tu prêt à lâcher des choses pour que ça fonctionne ?" J'en ai lâché, mais il y en a beaucoup que je n'ai pas lâché. L'espace qui est possible n'est pas si grand que ça.
C'est la différence entre compromis et compromissions...
Oui. Et je trouve aussi que j'ai une responsabilité en tant que cinéaste. On a des budgets, et l'idée est d'aller vers le public, ce n'est pas de se faire plaisir parce qu'on pense que c'est comme ça. L'idée est d'essayer de fédérer quand même, de partager une parole qui pourrait toucher un public, mais en ne basculant pas dans la facilité. C'est à cet endroit que la question se pose, et Nino, elle lui est posée très clairement. Comme je le disais tout à l'heure, c'est la première fois qu'il agit pour lui-même, en donnant sa réponse et pas celle qu'on attend de lui. Au risque de surprendre les spectateurs.
Le film s'appelle Nino dans la nuit. Comment avez-vous approché l'équation que représentait le fait de filmer la nuit et la fête sans verser dans les clichés ?
En cherchant à lui donner beaucoup de complexité. Je connais la nuit, je l'aime autant qu'elle me fait peur, et j'avais déjà envie de raconter ça, le fait qu'on peut l'aimer autant que la craindre. Et aussi de lui donner tout un potentiel narratif, à savoir que ce n'est pas la nuit, mais le cheminement d'un personnage puis d'un groupe à l'intérieur de la nuit, avec ce que ça peut comporter de vie, de complexité, d'événements joyeux, violents... Et puis, je trouvais important d'oser l'immersion, ce que j'ai essayé de faire sur l'ensemble du film, c'est-à-dire ne pas regarder une chose que je connais un peu en m'en extrayant, mais en proposant au spectateur de le vivre de l'intérieur. C'est un peu fastidieux comme expérience pour certaines personnes, mais parce que c'est intense et immersif en fait. Je cherchais à retrouver ce que j'avais éprouvé à la lecture du roman : un truc qui provoque des sensations parfois pas très agréables, et parfois super agréables...
