Interview

Valéry Carnoy à propos de La Danse des renards : « on doit accepter les moments de vulnérabilité »

Jean-François Pluijgers

Auteur de deux courts-métrages remarqués, Ma planète en 2018 et Titan en 2021, Valéry Carnoy signe aujourd'hui, avec La Danse des renards, un premier long parfaitement maîtrisé. Le cinéaste bruxellois en plante le décor dans un internat de sport-études, cadre où l'on découvre Camille (Samuel Kircher), champion de boxe en devenir à qui rien ne semble devoir résister. Jusqu'au jour où il ne doit qu'à la présence providentielle de son ami Matteo (Fayçal Anaflous) de survivre à un accident aux conséquences inattendues : si médecin et entraîneur s'accordent pour le déclarer guéri, le jeune homme continue pour sa part à ressentir une douleur inexpliquée qui le paralyse. Le point de départ d'un film oscillant entre le récit d'apprentissage et l'histoire d'une amitié, tout en questionnant la masculinité parmi d'autres sujets. Rencontre avec son réalisateur.

Pourquoi avoir choisi de situer La Danse des renards dans le domaine du sport-études et de la boxe en particulier ?

Je viens du sport-études. Pour mon premier film, je préférais parler d'une chose que je maîtrisais, je ne voulais pas commencer à devoir faire une investigation. J'avais envie de revenir dans le souvenir de cet âge-là, et j'ai d'ailleurs repris contact avec pas mal d'amis pour discuter de cette période de ma vie. Je n'étais pas en boxe mais en foot, donc on est dans le pur fantasme cinématographique. Je trouve très intéressants les personnages qui sont enfermés dans des paradoxes. J'adorais celui de ce jeune homme qui est habitué à la souffrance de par son sport, du contact et de l'excellence – tous les jeunes ne vont pas sur le ring –, mais dont la douleur, quand elle se fait psychologique et incompréhensible, devient un problème. Il est coincé dans ce paradoxe : tout le monde sait que c'est un gamin capable de souffrir, qu'il a une résilience par rapport à ça, mais dès le moment où sa douleur devient psychologique et qu'il ne peut pas la montrer ou la visualiser parce qu'il n'est pas blessé, on ne le comprend pas. Il se retrouve bloqué, et il lui faut investiguer pour comprendre l'origine de ce qui lui arrive. Cela devient une quête initiatique, et ça me procure un vrai sujet de tension, autour du fait qu'il y ait simulation ou non, et autour de la perception que vont en avoir les autres. Au final, il est toujours ramené à sa condition de boxeur et de champion, parce que le psychologique, dans certaines arènes, tout le monde s'en fout.

La boxe est un sport qui a été beaucoup montré à l'écran. Comment faire pour l'aborder de manière originale ?

J'avais comme vocation de faire l'anti-film de boxe. Ce qui veut dire pas du tout de narration de combat. Je crois n'avoir pas de combat de plus d'une ou deux minutes, on ne comprend pas la dynamique du combat, rien n'est expliqué, pas même l'avancée dans les tours, comme dans un film comme Marty Supreme, où on va avoir huitième de finale, quart, demi..., il n'y a pas l'ambition d'aller préciser le sport. Alors que j'adore la mécanique de compétition, j'ai détruit tout ça, parce qu'on n'était pas dans l'idée de Raging Bull ou Rocky. On est plus dans l'esprit de Kids Return (de Takeshi Kitano, NDLR), avec des jeunes qui vont expérimenter un sport et le vivre différemment, mais ça reste des dynamiques d'amitié et de fusion, parce que la boxe est un magnifique sport sur l'amitié, étant donné que pour l'exercer, il faut se donner l'un à l'autre. Tu dois donner ton corps à l'autre et le laisser te taper dessus alors que c'est ton ami. Je trouve le rapport charnel propre à la boxe important. J'essaie d'aller chercher des narrations qui me permettent de filmer le corps sans que ça soit gratuit. Là, j'avais une matière pour filmer des corps et j'aimais bien l'idée de filmer des adolescents, donc des corps qu'on ne voit pas si souvent que ça, des corps un peu plus étranges, qui sont mi-hommes, mi-enfants.

D'où vient cette fascination pour le corps ?

Je ne sais pas, mais c'est sans doute lié à mes accidents quand j'étais jeune. J'ai été très marqué, dans mon adolescence, par un grave accident, et je pense que dès le moment où tu as eu un accident et que ton corps est devenu ton ennemi, tu en gardes une fascination. Je suis très souvent passé par des phases où j'étais très musclé et puis, d'un coup, une blessure m'enlevait tout. Le corps est un objet filmique fascinant : ça sue, ça transpire, ça se muscle, ça peut devenir très maigre, très gros, il y a énormément de corps. Dans mon premier court-métrage, j'avais filmé l'obésité, puis j'ai filmé un gamin d'une extrême maigreur, et puis des gamins qui s'infligeaient des douleurs pour voir comment les hématomes grandissaient sur leur corps. Le corps est quelque chose qui réagit, qui fonctionne, et qui est purement cinématographique.

Tu as été inspiré par des cinéastes du corps comme David Cronenberg ?

Cronenberg, oui, oui, mais surtout des Harmony Korine, des Larry Clark, des Ken Loach – Sweet Sixteen, Kes. J'aime bien le charnel, et il fallait absolument que je l'amène. C'est pour ça que l'animal, le renard, me plaît, parce que je peux créer un arbre à viande, je peux filmer le corps de ces renards morts, des ados qui regardent la mort. Pour moi, ça va avec l'adolescence. Le sang, les cadavres sont des choses hyper-marquantes à l'adolescence, et on ne les voit que chez les animaux. Puis, c'est ce corps qui grandit, qui mute. Le film est assez inspiré par le manga, le shônen, l'idée du corps qui gonfle, les organes, les trucs très charnels que l'on y trouve. J'ai essayé d'aller mettre un peu tout ce qui a inspiré mon adolescence. Rien que quand on voit Dragon Ball Z, qui est un mythe de ma génération, c'est toujours ce corps en puissance, qui gonfle.

Le film questionne la masculinité, en ayant d'une part une masculinité fragilisée, qui est celle de Camille, et d'autre part une masculinité toxique, qui est...

... celle du groupe. Le film questionne les dynamiques toxiques dans un groupe de garçons. Il ne donne pas une nouvelle vision de ce que doit devenir la masculinité, il parle de vulnérabilité, c'était le plus important pour moi. On doit accepter les moments de vulnérabilité, ce n'est pas grave, cela peut aussi être de grands moments d'évolution. Chez Camille, cette vulnérabilité lui est imposée par son esprit, par son inconscient, mais c'est une étape pour aller mieux. Comme une dépression ou un burn out, c'est des choses que ton corps t'inflige, mais qui constituent une phase de transition. Ce moment lui permet de comprendre qu'il a subi trop de violence et qu'il doit aller vers le sensible. Il va vers cette fille, cette musique, la nature et quelque chose de positif, contrairement à son pote qui va certainement vers quelque chose de plus noir, même si ça a l'air joli. Le film est aussi le récit de leur amitié : il faut vénérer chacune de nos amitiés, qu'elles aient été toxiques ou négatives, parce qu'elles nous ont d'une certaine manière alimenté. Pour Camille cette étape de sa vie est une belle étape de transition, parce qu'il accepte qu'il est vulnérable, et il accepte le monde du quotidien.

As-tu voulu porter un regard critique sur nos sociétés tournées vers la performance ?

Je ne sais pas si le film est une critique sociale. En tout cas, je n'ai pas envie de faire une critique du milieu de la compétition. Ce n'est pas vraiment ça, mais plutôt interroger, chez ce personnage, son incapacité à accepter un état de faiblesse, que personne n'accepte. Son entourage voit tellement de performance en lui que dès le moment où quelque chose lui dit stop, cela devient très compliqué. C'est toute la complexité d'accepter que tu n'es pas destiné à quelque chose, que tu n'es pas destiné à performer dans une société où on a tellement tendance à idéaliser les champions. La critique est là, mais ce n'est pas une critique de la société en général. C'est plutôt une critique de cet âge qui ne s'écoute pas, de ces milieux, de la manière dont on met en compétition des jeunes au point qu'ils en arrivent à ne pas s'écouter. Après, il y a plein de petites critiques, mais tout est intuitif.

Comment le choix s'est-il porté sur Samuel Kircher pour interpréter Camille ?

J'aime bien ne pas être dans les représentations clichés, j'aime bien jouer avec des personnages, comme Jean-Baptiste Durand, qui joue l'entraîneur alors qu'il est tout petit et qu'il n'a pas de muscles. Et là, un jeune homme aux longs cheveux blonds, ou Fayçal, qui est tout fin, tout mince... Ne pas rentrer dans les clichés amène de la véracité et singularise le film. J'avais envie d'un personnage qui, à l'image de son nom, n'ait pas l'étiquette du casse-cou loubard rasé. Il est plutôt angélique, mais dès qu'on le voit combattre, saigner, c'est quelqu'un qui a la violence en lui malgré tout. Au départ, je voulais des gamins issus de la boxe, mais on ne trouvait pas quelqu'un qui pouvait jouer à un tel niveau. Le rôle est difficile, tout est sur lui, il fallait qu'il sache boxer et en même temps, qu'il ait une compréhension de la philosophie du film. On a réussi à négocier pour pouvoir former un gamin pendant six mois et la directrice de casting a ramené des acteurs qu'elle adorait. Samuel est arrivé, il était parfait et il a survolé le casting. Et il s'est bien entendu avec les autres. Il est ultra bien éduqué, il ne sait pas ce qu'est la dévalorisation, il ne se met pas au-dessus, et ça marche très bien avec des boxeurs, parce que c'est des gamins qui te regardent droit dans les yeux. Pour eux, un être humain est un tas de chair, la boxe t'emmène à désacraliser beaucoup de choses. Fayçal, Hassan, Samuel ne les a pas pris de haut, ça a tout de suite matché avec lui, ils l'ont accepté et, très vite, ils sont devenus amis.

Jean-François Pluijgers

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